La réalité énergétique canadienne : les hydrocarbures demeureront essentiels pour encore longtemps

Après plus de dix ans de politiques fédérales visant à accélérer la « transition énergétique », les hydrocarbures demeurent plus indispensables que jamais au fonctionnement de l’économie canadienne. Une nouvelle étude de l’Institut Fraser vient remettre les pendules à l’heure en s’appuyant non pas sur des slogans ou des scénarios théoriques, mais sur les données gouvernementales les plus récentes.

Dans un billet publié mercredi dans le Toronto Sun, le chroniqueur Lorrie Goldstein résume brutalement la leçon à tirer de ces chiffres : les gouvernements qui refusent de faire les calculs finissent inévitablement par raconter n’importe quoi.

Goldstein reprend ainsi une formule attribuée au pionnier de l’intelligence artificielle John McCarthy : celui qui refuse de faire de l’arithmétique est condamné à dire des absurdités. Selon le chroniqueur, cette maxime décrit parfaitement la politique énergétique imposée par les libéraux de Justin Trudeau depuis leur arrivée au pouvoir en 2015.

Pendant une décennie, Ottawa a présenté le déclin des combustibles fossiles comme une réalité presque inéluctable. Les Canadiens ont été soumis à une succession de taxes, de normes, de plafonds réglementaires et de restrictions à l’investissement, pendant que les ministres fédéraux annonçaient continuellement l’avènement prochain d’une économie libérée du pétrole et du gaz.

Or, les chiffres démontrent que cette transition demeure largement théorique.

Une dépendance presque inchangée depuis 1995

L’étude Energy Facts — Canada Edition, publiée par Kenneth P. Green, Julio Mejía et Elmira Aliakbari pour l’Institut Fraser, révèle qu’en 2024 les combustibles fossiles représentaient toujours 76,3 % de toute l’énergie consommée au Canada.

En 1995, cette proportion était de 76,7 %. Autrement dit, après près de trois décennies de politiques climatiques, de subventions, de réglementations et de programmes de remplacement des hydrocarbures, la part des combustibles fossiles dans la consommation énergétique canadienne n’a diminué que de 0,4 point de pourcentage.

Goldstein souligne pour sa part qu’Ottawa aurait consacré plus de 200 milliards de dollars à des politiques cherchant notamment à réduire la consommation de combustibles fossiles. Malgré ces dépenses considérables, la structure fondamentale du système énergétique canadien est demeurée pratiquement la même.

La consommation totale d’énergie a même augmenté de 26,6 % entre 1995 et 2024, sous l’effet de la croissance démographique et économique. La consommation de gaz naturel a progressé de 43,2 %, tandis que celle des produits pétroliers raffinés, notamment l’essence et le diesel, a augmenté de 18,4 %. Les sources hydroélectriques, nucléaires et renouvelables ont également progressé, mais pas suffisamment pour transformer réellement la composition du panier énergétique.

Ce constat ne signifie pas que les énergies renouvelables sont inutiles. Il démontre plutôt que leur croissance s’ajoute généralement à une demande énergétique grandissante au lieu de remplacer rapidement les hydrocarbures.

Une puissance productrice de pétrole et de gaz

La situation est encore plus frappante lorsqu’on examine la production énergétique canadienne.

En 2024, le pétrole brut représentait 52,6 % de toute l’énergie produite au pays et le gaz naturel 30,8 %. En ajoutant le charbon, les combustibles fossiles comptaient pour 87,9 % de la production énergétique canadienne.

À titre de comparaison, l’hydroélectricité représentait 5,1 % de la production, le nucléaire 3,9 %, les biocarburants 2,2 %, et l’éolien, le solaire ainsi que les autres énergies renouvelables seulement 0,8 %.

Même si la production éolienne et solaire a été multipliée par près de 186 depuis 2000, elle partait d’un niveau si faible qu’elle représente encore moins de 1 % de l’énergie primaire produite au Canada. Pendant la même période, la production pétrolière a augmenté de 137,5 %.

La part totale des combustibles fossiles dans la production canadienne est ainsi passée de 83,3 % en 2000 à environ 88 % en 2024. Loin de disparaître, les hydrocarbures ont donc renforcé leur place dans la production énergétique du pays.

Même le Québec dépend majoritairement des hydrocarbures

Le Québec aime se présenter comme une société presque entièrement alimentée par une énergie propre et renouvelable. Cette perception repose principalement sur la place dominante de l’hydroélectricité dans la production d’électricité québécoise.

Mais l’électricité n’est qu’une partie de l’énergie totale consommée par une société moderne.

Une fois intégrés les transports, le chauffage, l’industrie, la machinerie lourde et les produits pétroliers, le portrait change considérablement. Selon l’Institut Fraser, 54,6 % de l’énergie consommée au Québec provient encore des combustibles fossiles.

Les produits pétroliers raffinés représentent à eux seuls 38,3 % de la consommation énergétique québécoise, contre 14,9 % pour le gaz naturel. Les sources hydroélectriques et renouvelables fournissent les 45,4 % restants.

Le Québec est donc la province la moins dépendante des hydrocarbures, mais il demeure néanmoins majoritairement dépendant de ceux-ci.

Cette réalité devrait imposer une certaine prudence aux gouvernements et aux municipalités qui multiplient les interdictions visant le gaz naturel ou prétendent pouvoir électrifier rapidement tous les secteurs de l’économie. Dans une province où la demande d’électricité augmente déjà rapidement et où Hydro-Québec doit ajouter des milliers de mégawatts de production, éliminer artificiellement les sources complémentaires d’énergie risque surtout d’accroître les coûts et de fragiliser l’approvisionnement.

Dans le reste du pays, la dépendance est encore plus prononcée. Les combustibles fossiles fournissent 89,7 % de l’énergie consommée en Alberta, 84,1 % en Saskatchewan, 78,7 % en Ontario, 76,2 % en Colombie-Britannique et 73,7 % en Nouvelle-Écosse.

Aucune province canadienne ne tire la majorité de sa consommation totale d’énergie de sources non fossiles.

Les transports demeurent presque entièrement pétroliers

L’électrification des automobiles occupe une place disproportionnée dans le discours public sur la transition énergétique. Or, les voitures personnelles ne représentent qu’une partie du secteur des transports, qui comprend également l’aviation, le camionnage, le transport maritime, les chemins de fer, les véhicules commerciaux et la machinerie.

En 2024, les combustibles fossiles fournissaient 98,7 % de toute l’énergie consommée par le secteur canadien des transports. Les produits pétroliers raffinés représentaient à eux seuls 90,4 % de cette consommation, contre seulement 1,3 % pour l’hydroélectricité, le nucléaire et les autres sources renouvelables.

L’industrie dépendait pour sa part des combustibles fossiles pour 74 % de ses besoins énergétiques. Le gaz naturel, indispensable à de nombreux procédés industriels et manufacturiers, représentait à lui seul 58,3 % de l’énergie utilisée par ce secteur.

Même dans le secteur résidentiel, les hydrocarbures fournissaient encore 50,6 % de l’énergie consommée. Le gaz naturel représentait 46,3 % de la consommation résidentielle totale et demeure la principale source de chauffage des maisons canadiennes.

Il ne s’agit donc pas simplement d’une habitude dont les Canadiens pourraient se défaire en changeant de véhicule ou en installant quelques panneaux solaires. Les hydrocarbures sont intégrés aux infrastructures, aux procédés industriels, aux chaînes logistiques et aux systèmes de chauffage qui soutiennent concrètement le niveau de vie canadien.

L’Ouest produit l’énergie dont dépend tout le pays

L’étude rappelle également à quel point la production énergétique canadienne est concentrée dans l’Ouest.

L’Alberta produit à elle seule 70,2 % de toute l’énergie canadienne. La Colombie-Britannique en fournit 15,8 % et la Saskatchewan 5,1 %. Ensemble, ces trois provinces produisent donc 91,1 % de l’énergie du pays.

Le Québec, malgré son immense réseau hydroélectrique, ne représente que 2,9 % de la production énergétique totale du Canada lorsqu’on calcule toutes les sources en térajoules.

Cela ne diminue en rien l’importance stratégique de l’hydroélectricité québécoise. Cela démontre toutefois que le Canada ne pourrait maintenir son économie, ses transports et son industrie sans la production pétrolière et gazière de l’Ouest.

Le secteur énergétique représente directement 6,9 % de l’économie canadienne. Son poids atteint 30,1 % du produit intérieur brut de l’Alberta, 22,7 % de celui de Terre-Neuve-et-Labrador et 21,5 % de celui de la Saskatchewan. Ces données excluent même une grande partie des retombées indirectes dans la construction, les services professionnels, la fabrication et les transports.

Une politique fondée sur la réalité plutôt que sur les slogans

Goldstein voit certains signes d’une correction sous le gouvernement de Mark Carney, qui cherche désormais à se présenter comme favorable à la construction de pipelines et à l’accélération de grands projets énergétiques.

Mais les intentions devront être suivies de décisions concrètes.

Le Canada ne manque ni de ressources, ni de compétences, ni de marchés potentiels. Il manque surtout d’infrastructures permettant d’acheminer son pétrole et son gaz vers une diversité de clients internationaux.

En 2024, près de 90 % du pétrole brut produit au Canada était exporté, principalement par pipeline et presque entièrement vers les États-Unis. De même, 47,8 % du gaz naturel canadien était exporté, dont 99,9 % par pipeline vers le marché américain.

Cette dépendance envers un seul client limite le pouvoir de négociation du Canada et l’empêche de profiter pleinement de la demande énergétique mondiale. L’entrée en service de l’agrandissement de Trans Mountain et du terminal LNG Canada constitue un progrès, mais le pays demeure très loin d’exploiter tout son potentiel.

Une politique énergétique raisonnable ne consiste pas à opposer artificiellement les hydrocarbures à l’hydroélectricité, au nucléaire ou aux renouvelables. Elle consiste à développer toutes les sources disponibles en fonction de leurs avantages respectifs, tout en maintenant des prix abordables, une alimentation fiable et une économie compétitive.

Le gaz naturel canadien pourrait notamment remplacer une partie du charbon consommé en Asie et en Europe, générer des revenus d’exportation considérables et améliorer la sécurité énergétique des alliés du Canada. Bloquer cette production au nom d’une réduction purement comptable des émissions canadiennes ne ferait pas disparaître la demande mondiale : elle serait simplement satisfaite par le Qatar, les États-Unis, la Russie ou d’autres producteurs.

Après des années de discours annonçant la fin imminente des hydrocarbures, l’arithmétique impose donc un retour à la réalité. Le Canada produit son énergie principalement grâce au pétrole et au gaz. Toutes ses provinces en consomment majoritairement. Ses industries, ses transports et ses systèmes de chauffage en dépendent.

On peut souhaiter diversifier progressivement ce panier énergétique. On ne peut cependant pas gouverner sérieusement en faisant semblant que les trois quarts de l’énergie consommée au pays n’existent pas.

Comme le résume Kenneth Green, coauteur de l’étude, la production et la consommation énergétiques canadiennes demeurent fortement dépendantes des combustibles fossiles et le resteront encore pendant de nombreuses années.

La véritable irresponsabilité ne consiste donc pas à développer les ressources canadiennes. Elle consiste à sacrifier la prospérité, la sécurité énergétique et les occasions d’exportation du pays au nom d’une transition imaginaire que les chiffres démentent depuis près de trente ans.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine