Un geste, ou plutôt une absence de geste, peut parfois en dire plus long que mille déclarations. En choisissant de ne pas s’opposer à la nomination de l’Iran à des instances sensibles des Nations unies, le gouvernement de Mark Carney relance un malaise profond : celui d’un Canada qui semble hésiter entre ses alliances historiques et une posture de plus en plus ambiguë sur la scène internationale.
Une abstention qui tranche avec les alliés occidentaux
Comme le rapporte Dylan Robertson pour L’Actualité, les représentants canadiens à l’ONU ne se sont pas joints aux États-Unis, au Royaume-Uni, à la France, à l’Allemagne ou encore à l’Australie pour s’opposer activement à la nomination de l’Iran à la vice-présidence de la conférence d’examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP).
Le contraste est frappant. D’un côté, les principaux alliés occidentaux dénoncent explicitement la présence d’un régime accusé de violer ses engagements internationaux. De l’autre, le Canada choisit une voie plus feutrée, se limitant à des déclarations générales sur la non-prolifération, sans contester directement la nomination.
La ministre des Affaires étrangères, Anita Anand, a tenté de clarifier la position canadienne en affirmant qu’Ottawa ne soutenait « absolument aucun » rôle de leadership du régime iranien. Mais dans les faits, aucune opposition formelle n’a été enregistrée.
Dans un contexte diplomatique, cette nuance est loin d’être anodine. L’absence de contestation équivaut souvent, dans la pratique, à un consentement tacite.
Un signal contradictoire face à une menace reconnue
Ce positionnement est d’autant plus difficile à justifier que le Canada lui-même reconnaît l’Iran comme un acteur hostile. Les agences de sécurité canadiennes ont à plusieurs reprises identifié Téhéran comme l’un des principaux responsables d’ingérences étrangères sur le territoire national.
Ce paradoxe devient encore plus troublant lorsqu’on considère la réalité migratoire et sécuritaire évoquée depuis plusieurs mois : des membres ou proches du régime iranien, incluant des individus liés au Corps des gardiens de la révolution islamique, auraient trouvé refuge au Canada après avoir quitté l’appareil étatique. Cette situation alimente une perception de permissivité, voire de complaisance, difficilement conciliable avec le discours officiel.
Autrement dit, le Canada reconnaît une menace… tout en refusant d’en tirer les conséquences diplomatiques les plus élémentaires.
Une politique étrangère qui s’éloigne de Washington
Au-delà du cas iranien, cet épisode s’inscrit dans une tendance plus large. Depuis plusieurs mois, Ottawa multiplie les gestes qui donnent l’impression d’un éloignement progressif de son principal partenaire stratégique : les États-Unis.
Dans le dossier de l’ONU, Washington a été le seul à s’opposer explicitement à certaines nominations iraniennes, notamment au Conseil économique et social. Le Canada, lui, est resté en retrait.
Ce « non-alignement » apparent peut sembler anodin à court terme, mais il comporte des risques réels. Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement, la sécurité énergétique et les alliances militaires sont de plus en plus politisées, toute ambiguïté stratégique peut se traduire par des conséquences économiques concrètes.
Le Canada donne ici l’impression de vouloir ménager tout le monde — et, ce faisant, de ne plus rassurer personne.
Une continuité troublante avec l’ère Trudeau
L’arrivée de Mark Carney à la tête du gouvernement avait suscité certaines attentes : celles d’un recentrage, d’un retour à une diplomatie plus cohérente, plus arrimée aux intérêts économiques et stratégiques du pays.
Or, sur ce dossier comme sur d’autres, la continuité avec l’ère Justin Trudeau est frappante.
Qu’il s’agisse de la gestion des relations avec les États-Unis, de la tolérance envers certains réseaux idéologiques controversés — notamment des mouvances liées aux Frères musulmans évoquées récemment dans l’actualité québécoise — ou encore de l’ouverture économique à des acteurs étrangers sensibles, le gouvernement Carney semble prolonger, voire accentuer, certaines orientations.
L’exemple de l’entrée facilitée de véhicules électriques chinois sur le marché canadien illustre bien cette dynamique. Alors que le Mexique a récemment bloqué ce type de percée pour des raisons industrielles et sécuritaires, le Canada ouvre une brèche sur le continent nord-américain, au risque de fragiliser son propre tissu économique et ses relations avec Washington.
Une posture qui fragilise la crédibilité canadienne
Pris isolément, chacun de ces gestes peut être défendu au nom du pragmatisme ou de la diplomatie multilatérale. Mais mis bout à bout, ils dessinent une ligne politique difficile à ignorer.
Le Canada apparaît de plus en plus comme un acteur hésitant : ferme dans ses déclarations, mais prudent — voire passif — dans ses actions. Cette dissonance affaiblit sa crédibilité sur la scène internationale.
Dans un monde marqué par le retour des rapports de force, où les alliances se redéfinissent rapidement, cette posture comporte un coût. Et ce coût pourrait bien être économique autant que stratégique.
Car à force de vouloir éviter les confrontations, Ottawa risque de perdre ce qui faisait historiquement sa force : une clarté d’alignement et une fiabilité aux yeux de ses partenaires.
Entre neutralité et naïveté
La question centrale demeure : le Canada cherche-t-il réellement à adopter une posture de neutralité stratégique, ou glisse-t-il vers une forme de naïveté diplomatique?
Dans le cas de l’Iran, l’enjeu dépasse largement une simple nomination onusienne. Il touche à la cohérence même de la politique étrangère canadienne, à sa capacité à défendre ses intérêts et à assumer ses alliances.
Et pour l’instant, le signal envoyé est pour le moins troublant.



