Comment qualifier les gouvernements Legault depuis 2018 ? Une formule s’impose : les gouvernements des élans brisés.
Lorsque la Coalition avenir Québec arrive au pouvoir, elle le fait en grande pompe, portée par un agenda de centre-droit pragmatique qui tranche avec des décennies de paralysie politique. La CAQ promet alors de « faire le ménage », de sortir le Québec du faux duel souverainiste-fédéraliste pour se concentrer enfin sur l’essentiel : la création de richesse, la croissance économique, l’efficacité de l’État. Le tout accompagné d’un discours identitaire assumé et d’un autonomisme ferme, mais sans rhétorique indépendantiste. Sur papier, la proposition est presque idéale.
Les premiers mois du premier mandat confirment cet élan. François Legault engrange des points politiques importants en s’attaquant frontalement à la question de la laïcité. Pour une fois, Québec semble prêt à affirmer ses choix de société, quitte à déplaire. Mais cet élan initial s’essouffle rapidement. L’immigration demeure élevée, les frontières restent largement ouvertes, Ottawa ne concède rien de structurant au Québec, et les lois phares du gouvernement sont systématiquement contestées devant les tribunaux. Le bras de fer annoncé se transforme en bras ballants.
Puis survient la rupture majeure : la crise de la COVID-19. Le choc est brutal. Le François Legault que l’on décrivait naguère comme un « mini-Trump », un politicien direct et terre-à-terre, se métamorphose soudain en gestionnaire rigide appliquant avec zèle des mesures sanitaires largement dictées par des instances supranationales. Par excès de prudence, par incompétence ou par réel opportunisme politique, le résultat est néanmoins le même : le Québec devient l’une des sociétés les plus confinées au monde.
De cette période naît la transformation la plus lourde de conséquences pour la CAQ. En endossant le rôle du père protecteur, François Legault gagne en popularité — mais auprès d’un électorat bien précis : plus âgé, plus anxieux, plus docile face à l’autorité. Cette popularité écrasante, loin d’être une victoire durable, devient un piège. La CAQ est victime de son propre succès.
Avec une majorité écrasante à l’Assemblée nationale lors de sa réélection, le parti se retrouve à la tête d’un électorat trop large, trop hétérogène, pour maintenir la moindre position courageuse. À ce niveau de domination politique, la CAQ ne peut plus que décevoir. Chaque enjeu devient un champ de mines. Chaque décision est calibrée pour ne froisser personne. La gouvernance par conviction laisse place à la gouvernance par sondages, soutenue par une technocratie croissante et par des firmes de consultation comme McKinsey.
C’est dans ce contexte que se produit l’un des plus grands reniements du projet initial. Alors que la CAQ prétendait vouloir accélérer le développement économique du Québec, elle se laisse peu à peu happer par les discours moralisateurs des grands médias et par une idéologie environnementale de plus en plus dogmatique. Les hydrocarbures sont bannis, non pas au terme d’un débat rationnel, mais par conformisme idéologique. Le gouvernement s’engouffre alors dans l’aventure hasardeuse de la filière batterie et de la transition énergétique, présentée comme une panacée.
Encore une fois, il y avait un élan : celui de renforcer la résilience économique du Québec. Mais cet élan se dissout dans des choix d’affaires douteux, des investissements opportunistes et une centralisation excessive des décisions entre les mains d’un super-ministre aussi arrogant qu’intéressé. La promesse de prospérité se transforme en pari risqué financé par l’argent public.
Enfin, au moment même où Justin Trudeau quitte la scène fédérale et où Donald Trump revient imposer un discours de réalisme économique à l’échelle mondiale, François Legault tente un dernier sursaut. Il parle de diversification économique, bombe le torse, se donne des airs de stratège. Mais l’élan est déjà mort. Rapidement, le Québec se retrouve aligné derrière Mark Carney, dans une posture de soumission politique à peine voilée. L’ultime tentative d’affirmation se solde par un effondrement final : la démission.
Au total, François Legault n’était pas dénué de vision. Il avait un bon diagnostic initial, de réelles intuitions populistes et une occasion historique de repositionner le Québec. Mais c’est précisément cette quête d’unanimité, cette volonté de plaire à tous, qui aura causé sa perte. En cherchant à incarner un populisme mou et consensuel, il a dilué ses positions, sacrifié son courage politique et gouverné à la petite semaine.
L’histoire retiendra sans doute ceci : les gouvernements Legault auront été ceux des élans prometteurs, systématiquement abandonnés en cours de route.



