De 176 à 50 TWh : les réservoirs d’Hydro-Québec au plus bas en quatre ans

La nouvelle est tombée au cœur de l’été, comme un signal d’alarme : les réservoirs d’Hydro-Québec sont au plus bas de leur histoire. Selon les chiffres rapportés par Hélène Baril dans La Presse, l’eau emmagasinée en mai dernier représentait 50,3 térawattheures (TWh), soit moins du tiers de la capacité totale des 28 grands réservoirs (178 TWh). À pareille date en 2024, on en comptait 69 TWh, ce qui était déjà considéré comme critique. Et si l’on remonte à janvier de la même année, le stock s’élevait encore à 97 TWh. La tendance est nette : en l’espace de quatre ans, le Québec est passé de 176 TWh (2021) à une cinquantaine aujourd’hui.

Cette chute ne relève pas d’un simple cycle saisonnier. Elle oblige Hydro-Québec à adopter une stratégie inhabituelle : importer autant d’électricité qu’elle en exporte. « On est pas mal à l’équilibre entre imports et exports depuis le début de l’année », a reconnu Maxime Nadeau, vice-président de l’exploitation du réseau. Pour une société d’État qui a toujours fondé sa prospérité sur la vente d’électricité excédentaire, ce retournement est lourd de sens. Il signifie que le Québec n’est plus à l’abri des contraintes qui frappent ailleurs en Amérique du Nord.

Comprendre la mécanique des réservoirs

Pour mesurer la gravité de la situation, il faut rappeler que tous les barrages ne fonctionnent pas de la même façon. Comme l’a expliqué Luc Ferrandez au micro de Patrick Lagacé (98.5), certaines installations sont au fil de l’eau : elles produisent en fonction directe des précipitations, sans capacité de stockage. D’autres disposent de réservoirs annuels qui se remplissent au printemps et s’épuisent durant l’hiver et l’été. Enfin, les grands réservoirs multiannuels, véritables « banques d’énergie », peuvent accumuler des volumes sur plusieurs années.

C’est cette troisième catégorie qui donne à Hydro-Québec sa puissance et sa flexibilité. Or, c’est précisément là que le déficit se creuse. Passer de 176 TWh en 2021 à 50 TWh en 2025, c’est perdre les deux tiers de cette marge stratégique. Et même si l’automne apporte traditionnellement des pluies abondantes, rien ne garantit qu’elles suffiront à rétablir l’équilibre. Hydro parie sur un scénario idéal — automne pluvieux, hiver doux mais neigeux — mais le climat ne suit plus toujours les modèles du passé.

Ferrandez a rappelé que les sécheresses censées durer deux ans s’étendent désormais sur quatre ans ou davantage. L’exemple du Colorado et du lac Mead, aux États-Unis, illustre ce basculement : les réservoirs ne sont jamais remontés au-dessus de 40 % de leur capacité depuis des années. Le Québec, longtemps convaincu de son immunité, découvre que ses propres barrages peuvent connaître la même trajectoire.

Une certitude qui vacille

Ce constat heurte une idée profondément ancrée chez les Québécois : que les barrages assurent une sécurité énergétique quasi absolue. Depuis la Révolution tranquille, l’hydroélectricité a servi de colonne vertébrale au développement économique et à la fierté nationale. Mais cette certitude vacille. La demande intérieure augmente avec l’électrification des usages, les contrats d’exportation fermes avec New York (10,5 TWh) et le Massachusetts (9,4 TWh) s’ajoutent à la pression, et les aléas climatiques menacent la stabilité des approvisionnements.

Hydro-Québec a déjà dû acheter plus d’électricité qu’elle n’en a vendu au cours des deux dernières années, réussissant à compenser en spéculant sur les prix horaires — achetant la nuit, revendant le jour. Mais cette gymnastique financière ne remplace pas une marge de stockage réelle. À terme, le risque est double : une perte de revenus pour Hydro, et une hausse de coûts pour les consommateurs québécois.

Le verrouillage politique

Face à ce danger, on pourrait croire qu’un débat sur la diversification énergétique s’imposerait. Mais il reste bloqué par une idéologie dominante. Dans un éditorial du Journal de Québec, Mathieu Bock-Côté soulignait que le Québec s’est interdit toute réflexion sérieuse sur le gaz de schiste ou d’autres ressources, au nom d’une « acceptabilité sociale » qui revient de fait à accorder un droit de veto aux groupes les plus radicaux.

Cet interdit survient au moment précis où les chiffres montrent que l’hydroélectricité ne suffit plus. Si Ferrandez met en lumière la contrainte physique des réservoirs, Bock-Côté rappelle la contrainte politique : un débat public paralysé, incapable d’ouvrir d’autres options. Le résultat, c’est un Québec enfermé dans une dépendance unique, à la merci du climat et de ses engagements extérieurs.

Ottawa et le retour du GNL

Pendant que Québec s’interdit d’agir, Ottawa bouge. Comme l’a révélé Alexandre Shields dans Le Devoir, la société norvégienne Marinvest Energy a tenu plusieurs rencontres avec le cabinet de Mark Carney pour un mégaprojet de gaz naturel liquéfié (GNL) à Baie-Comeau. L’entreprise envisage une production de 10 millions de tonnes par an, un volume comparable au défunt projet GNL Québec.

Le gouvernement fédéral, qui peut désormais classer certains projets comme d’« intérêt national » et accélérer leur approbation, cherche à multiplier les infrastructures d’exportation. Carney y voit un outil stratégique pour renforcer la résilience du pays face aux tarifs américains. Mais là encore, le Québec se retrouve face à un dilemme : se limiter à jouer le rôle de corridor, accueillant gazoducs et terminaux pour le gaz de l’Ouest, ou revendiquer un rôle actif en développant ses propres ressources.

Rester maître de notre énergie

C’est ici que se dessine le choix fondamental. Si le Québec se contente d’être un hub de transit, il assumera les coûts sociaux et environnementaux des projets fédéraux sans profiter des retombées économiques. Si, au contraire, il choisit de diversifier son bouquet énergétique, il pourra non seulement sécuriser ses approvisionnements, mais aussi participer pleinement aux grands marchés nord-américains.

La crise actuelle des réservoirs agit comme un révélateur. Elle montre que le modèle hydroélectrique, bien qu’essentiel, n’est pas infaillible. Elle rappelle aussi que la politique énergétique ne peut pas se réduire à un dogme : elle doit s’adapter à la réalité physique et économique. Le gaz naturel québécois, longtemps diabolisé, mérite d’être remis à l’étude. De même que le nucléaire de nouvelle génération et d’autres sources pilotables.

L’hydroélectricité restera le socle de notre système. Mais sans diversification, elle deviendra notre talon d’Achille. Le Québec a le choix : subir les aléas d’un climat changeant et les volontés fédérales, ou reprendre l’audace de la Révolution tranquille en assumant pleinement le développement de ses ressources.

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