L’Europe prête à contourner la planète pour du gaz canadien — et le Québec regarde passer les navires

Il y a quelques semaines à peine, nous revenions sur une situation déjà difficile à justifier : du gaz australien acheminé jusqu’en Nouvelle-Écosse, faute d’avoir développé les ressources locales. Voilà que le scénario se répète, mais à une échelle encore plus révélatrice. Cette fois, selon Reuters, des acheteurs européens envisagent sérieusement d’importer du gaz canadien… en le faisant passer par la côte pacifique, puis par le canal de Panama, avant de remonter l’Atlantique. Autrement dit, parcourir des milliers de kilomètres supplémentaires pour accéder à une ressource qui pourrait transiter directement par le Saint-Laurent — si seulement le Québec avait choisi de jouer son rôle.

Une demande européenne bien réelle, malgré les détours

Dans un article pour Reuters, la journaliste Amanda Stephenson explique que des acheteurs européens, notamment le groupe allemand Uniper, explorent activement des ententes d’approvisionnement avec le projet Ksi Lisims LNG, situé sur la côte pacifique canadienne. Le contexte est bien connu : la guerre au Moyen-Orient, les incertitudes liées aux routes énergétiques traditionnelles et la volonté de réduire la dépendance à des fournisseurs jugés instables poussent l’Europe à diversifier ses sources.

Or, le paradoxe est frappant. Le Canada apparaît comme un fournisseur idéal sur le plan politique et institutionnel, mais il est mal positionné sur le plan logistique pour desservir l’Europe. Toute l’infrastructure actuelle est tournée vers l’Asie. Pour atteindre les marchés européens, il faut donc traverser le Pacifique, franchir le canal de Panama, puis remonter l’Atlantique. Ce détour implique nécessairement des coûts supplémentaires, des délais plus longs et une consommation énergétique accrue.

Et pourtant, malgré ces désavantages évidents, les Européens avancent dans leurs discussions. Ce simple fait devrait suffire à alerter quiconque s’intéresse sérieusement à la question énergétique : la demande est non seulement réelle, elle est suffisamment pressante pour tolérer des inefficacités majeures.

Le Saint-Laurent : une autoroute énergétique ignorée

C’est ici que le cas du Québec devient difficile à défendre. La géographie du territoire québécois lui confère un avantage exceptionnel pour l’exportation d’hydrocarbures vers l’Europe. Le fleuve Saint-Laurent constitue une voie maritime directe, stable et historiquement exploitée pour les échanges transatlantiques. À partir de ce corridor naturel, le transport vers les grands ports européens s’effectue en quelques jours, sans détour géopolitique majeur et sans les contraintes associées à des points de passage stratégiques comme Panama.

Comparativement, les routes empruntées par les producteurs du Golfe du Mexique sont plus longues et plus congestionnées, tandis que celles du Qatar doivent composer avec des zones à risque comme le détroit d’Ormuz. La côte ouest canadienne, quant à elle, est tout simplement tournée dans la mauvaise direction pour servir l’Europe.

Il ne s’agit pas ici d’un débat théorique. Le marché, par ses propres ajustements, démontre qu’il serait prêt à privilégier une solution plus directe si elle existait. En l’absence d’infrastructure dans l’Est canadien, il se résout à adopter des itinéraires absurdes. Le Québec, qui pourrait jouer un rôle central dans cette équation, choisit plutôt de s’en exclure.

Une opportunité reconnue… mais ailleurs

Le reportage de Reuters mentionne également que des géants comme Shell et TotalEnergies ont déjà conclu des ententes à long terme liées à ces projets de GNL. Ces engagements démontrent que les grandes entreprises énergétiques ne misent pas sur une hypothèse incertaine, mais sur une réalité commerciale tangible.

Par ailleurs, l’intérêt européen ne se limite plus à des mécanismes d’échange ou de substitution contractuelle. Les acheteurs envisagent désormais de recevoir physiquement le gaz canadien, malgré les contraintes logistiques. Cette évolution est significative. Elle traduit une reconnaissance croissante de la valeur stratégique du Canada comme fournisseur énergétique, dans un contexte mondial marqué par l’instabilité.

Le gouvernement fédéral lui-même semble vouloir accélérer certains projets, preuve que la pression économique et géopolitique commence à produire des effets. Mais encore une fois, ces efforts se concentrent principalement à l’ouest du pays, laissant l’Est dans une position marginale.

Le Québec contourné, encore une fois

Pendant que ces discussions avancent, d’autres juridictions canadiennes cherchent à tirer leur épingle du jeu. Le Manitoba, par exemple, s’oriente vers des exportations saisonnières via ses accès nordiques. Ces initiatives demeurent limitées et complexes, mais elles témoignent d’une volonté d’adaptation face aux nouvelles réalités du marché.

Ce qui frappe, c’est que ces stratégies impliquent souvent des détours supplémentaires, des contraintes techniques importantes et des risques accrus. Pourtant, elles progressent. Le Québec, qui dispose d’un accès naturel, sécuritaire et déjà intégré aux réseaux commerciaux mondiaux, demeure en retrait.

Ce contournement répété n’est pas anodin. Il révèle une dynamique dans laquelle le reste du pays s’ajuste pour répondre à la demande internationale, tandis que le Québec s’exclut volontairement des circuits les plus lucratifs.

L’angle mort environnemental

L’un des arguments les plus fréquemment invoqués pour justifier cette exclusion repose sur des considérations environnementales. Or, la situation actuelle en expose les limites. Acheminer du gaz depuis la côte ouest vers l’Europe via Panama implique une consommation énergétique bien plus élevée qu’un transport direct depuis l’Atlantique. Les distances sont plus longues, les trajets plus complexes et les infrastructures mobilisées plus nombreuses.

Refuser une production locale ou un corridor d’exportation ne supprime pas la demande mondiale. Elle la déplace simplement vers des solutions moins efficaces. Le résultat, dans bien des cas, est une augmentation nette des émissions associées au transport.

Ce paradoxe est rarement assumé dans le débat public québécois. Pourtant, il devient de plus en plus difficile à ignorer à mesure que les marchés internationaux s’adaptent sans tenir compte des choix politiques locaux.

Une démonstration par l’absurde

Au fond, ce que révèle cette nouvelle, c’est une forme de démonstration par l’absurde. Lorsque des acteurs économiques sont prêts à faire traverser un océan, franchir un canal stratégique et remonter un second océan pour accéder à une ressource, c’est qu’il existe une défaillance majeure quelque part dans l’organisation de l’offre.

Dans ce cas précis, cette défaillance est en partie géographique, mais elle est surtout politique. Le Québec dispose des conditions nécessaires pour devenir un acteur clé dans l’approvisionnement énergétique de l’Europe. Il choisit pourtant de ne pas exploiter cet avantage. Le marché, lui, ne disparaît pas. Il contourne.

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