L’ONF : génie créatif ou machine bureaucratique en déclin?

Depuis des décennies, l’Office national du film du Canada (ONF) est présenté comme l’un des grands fleurons culturels du pays. Institution publique emblématique, financée à hauteur de dizaines de millions de dollars par les contribuables, elle a contribué à façonner l’image du Canada à l’étranger, notamment grâce à une production audacieuse en animation et en documentaire. Pourtant, derrière cette vitrine prestigieuse, une réalité beaucoup plus troublante émerge. Une enquête récente du Ottawa Citizen, signée par Ben Andrews, révèle une organisation profondément dysfonctionnelle, classée parmi les pires milieux de travail de la fonction publique fédérale.

Le paradoxe est brutal : comment une institution capable de produire des œuvres primées aux Oscars peut-elle, en interne, générer un tel niveau d’insatisfaction? La réponse tient en grande partie dans la nature même de l’ONF — une structure hybride, coincée entre mission artistique et logique bureaucratique. Car ce que montre l’enquête, au fond, ce n’est pas simplement une crise interne, mais les limites d’un modèle.

L’ONF fonctionne sans véritable impératif de rentabilité. Cette liberté constitue sa plus grande force : elle permet la création d’œuvres que le marché ne financerait jamais. Mais elle est aussi sa faiblesse. En l’absence de pression économique, la discipline organisationnelle repose presque exclusivement sur la gestion administrative — avec tous les travers que cela implique. Hiérarchies lourdes, décisions déconnectées, multiplication des structures intermédiaires : autant d’éléments typiques de la bureaucratie publique qui viennent, ici, encadrer un milieu qui devrait être, par définition, souple et créatif.

Ce choc entre deux logiques — artistique et administrative — apparaît comme le cœur du problème. Les témoignages recueillis évoquent un environnement où la créativité survit malgré le système, et non grâce à lui. Une « culture de peur » est même évoquée par certains employés, dans une institution pourtant associée à des valeurs d’ouverture, de diversité et de liberté d’expression. La contradiction est difficile à ignorer.

Plus encore, l’enquête met en lumière une série de décisions qui interrogent directement la gestion de fonds publics. Des postes abolis puis indirectement recréés, des équipes démantelées sans planification claire, des responsabilités redistribuées dans l’urgence : autant de signes d’une organisation qui semble naviguer à vue. Dans un contexte où l’ONF dispose d’un budget d’environ 75 millions de dollars, la question de l’efficacité ne peut être évacuée.

Cette situation soulève un enjeu plus large, rarement abordé de front : celui de la capacité réelle de l’État à gérer des institutions culturelles complexes. Car si l’ONF produit encore des œuvres remarquables, rien ne garantit que ce modèle soit durable. Au contraire, tout indique que la rigidité administrative finit par miner, à long terme, les conditions mêmes de la création.

Le cas des bureaux régionaux est particulièrement révélateur. Leur démantèlement progressif témoigne d’une centralisation accrue, qui éloigne l’institution des réalités locales. Cette dynamique, bien connue dans d’autres secteurs, contribue à renforcer l’impression d’une élite culturelle concentrée dans quelques centres urbains, de plus en plus déconnectée du reste du pays.

Enfin, il est difficile de ne pas voir, dans cette crise, une illustration plus large du fonctionnement des institutions publiques contemporaines. L’ONF, comme bien d’autres organismes, semble pris dans une logique où les objectifs affichés — soutenir la création, représenter la diversité canadienne — coexistent avec des pratiques internes qui produisent l’effet inverse : rigidité, frustration, perte de sens.

Cela ne signifie pas que l’ONF soit condamné. Son histoire, son expertise et le talent de ses créateurs demeurent indéniables. Mais la question posée par l’enquête du Ottawa Citizen dépasse largement le cadre d’un simple malaise organisationnel. Elle touche à la viabilité d’un modèle où l’État prétend à la fois financer, encadrer et orienter la création.

À long terme, ce n’est peut-être pas la qualité des œuvres qui est en jeu, mais la capacité même de l’institution à continuer de les produire dans un environnement sain et cohérent. Et c’est là que le véritable débat commence.

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