À mesure que les grands projets énergétiques refont surface ailleurs au pays, une question que l’on croyait enterrée refait lentement son chemin dans le débat québécois. La nouvelle selon laquelle Equinor a officiellement déposé une demande pour relancer son projet pétrolier Bay du Nord, au large de Terre-Neuve-et-Labrador, agit comme un révélateur. Car pendant que certaines juridictions réévaluent froidement leur potentiel énergétique, le Québec, lui, continue de maintenir sous cloche des ressources pourtant bien identifiées — notamment autour de l’île d’Anticosti et du gisement d’Old Harry.
Bay du Nord : un projet emblématique qui revient sur la table
Le projet Bay du Nord n’est pas nouveau. Situé en eaux profondes dans l’Atlantique Nord, il avait déjà obtenu une approbation environnementale fédérale en 2022, avant d’être freiné par un contexte politique et économique incertain. Le dépôt officiel d’une demande d’autorisation de développement marque donc une étape décisive.
Le processus est clair : la Régie Canada — Terre-Neuve-et-Labrador de l’énergie extracôtière devra déterminer si le projet est dans l’intérêt public. Ensuite, les gouvernements fédéral et provincial devront trancher. Entre-temps, une consultation publique est prévue.
Mais au-delà des procédures, c’est le signal politique qui importe. Terre-Neuve ne ferme pas la porte. Elle réévalue. Elle maintient une capacité d’action.
Et surtout, elle considère encore son pétrole comme un levier stratégique.
Une province qui assume son rôle énergétique
Depuis des décennies, Terre-Neuve-et-Labrador s’est positionnée comme un acteur énergétique majeur au Canada. Ses champs offshore — Hibernia, Hebron, Terra Nova — ont généré des retombées économiques considérables, transformant profondément l’économie provinciale.
Bay du Nord s’inscrit dans cette continuité, avec une particularité : il s’agirait du premier projet pétrolier en eaux très profondes au pays, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’exploitation.
Le message implicite est limpide : dans un monde où la demande énergétique reste forte et où les chaînes d’approvisionnement deviennent un enjeu géopolitique, renoncer unilatéralement à ses ressources constitue un pari risqué.
Anticosti et Old Harry : le potentiel québécois oublié
Pendant que Terre-Neuve avance, le Québec demeure figé.
Le cas de l’île d’Anticosti est bien connu. Les estimations évoquent des milliards de barils de pétrole en place, dans les formations de schiste. Plusieurs projets d’exploration avaient été amorcés avant d’être stoppés net par un virage politique vers l’interdiction pure et simple de l’exploitation.
Plus discret, mais tout aussi stratégique, le site d’Old Harry, situé dans le golfe du Saint-Laurent, représente un potentiel offshore partagé entre le Québec et Terre-Neuve. Ironie du sort : alors que la partie terre-neuvienne pourrait redevenir active dans les prochaines années, le Québec, lui, a fermé la porte à toute exploitation.
Cette asymétrie est frappante. D’un côté, une province qui maintient ses options ouvertes. De l’autre, une juridiction qui s’est volontairement retirée du jeu.
Le poids de la réglementation et des choix politiques
L’enjeu ne se limite pas à la géologie ou aux ressources. Il est profondément réglementaire et politique.
Au Québec, les interdictions adoptées au cours des dernières années ont eu un effet clair : elles ont non seulement mis fin aux projets en cours, mais elles ont aussi envoyé un signal dissuasif aux investisseurs. Le territoire est désormais perçu comme fermé à toute activité pétrolière.
À l’inverse, Terre-Neuve-et-Labrador a choisi une approche différente : encadrer, évaluer, ajuster — mais ne pas interdire par principe.
Cette différence de posture pourrait avoir des conséquences majeures à long terme, notamment en matière d’investissements, de revenus fiscaux et d’autonomie énergétique.
Une question de timing… et de réalisme
Le contexte mondial a profondément changé depuis les années 2010. Les tensions géopolitiques, la volatilité des marchés de l’énergie et la montée des besoins liés à l’électrification (y compris pour les technologies numériques et l’intelligence artificielle) ont replacé la question de la sécurité énergétique au centre des préoccupations.
Dans ce cadre, plusieurs pays et juridictions revoient leurs positions. Même des acteurs historiquement engagés dans la transition énergétique adoptent des approches plus pragmatiques.
Le projet Bay du Nord, porté par Equinor — une entreprise issue d’un pays souvent cité en exemple pour sa gestion des ressources — illustre bien cette tension entre ambition environnementale et réalisme économique.
Old Harry : un test politique pour le Québec
Relancer le débat sur Old Harry ne signifie pas nécessairement lancer immédiatement un projet d’exploitation. Mais cela poserait une question essentielle : le Québec souhaite-t-il encore disposer d’une marge de manœuvre énergétique?
Car en l’état actuel, la réponse semble être non. Alors que Terre-Neuve réévalue ses options, que des projets comme Bay du Nord avancent dans le processus réglementaire, et que la demande mondiale demeure robuste, le Québec continue de s’exclure volontairement d’un secteur stratégique.
Rouvrons le débat, au minimum
La relance du projet Bay du Nord agit comme un miroir. Elle montre qu’il est possible, même dans le contexte actuel, de concilier développement énergétique, encadrement réglementaire et consultation publique. Elle rappelle aussi que les choix faits aujourd’hui en matière de ressources naturelles auront des effets durables.
Pour le Québec, la question n’est peut-être plus de savoir s’il faut exploiter immédiatement le pétrole d’Anticosti ou d’Old Harry. Mais plutôt de déterminer s’il est encore pertinent de maintenir une interdiction totale — sans même se réserver la possibilité de reconsidérer ces ressources dans un contexte futur.
Autrement dit : pendant que les autres avancent, le Québec peut-il encore se permettre de rester immobile?



