Quiconque suit de près la géopolitique de l’énergie a eu l’impression, au cours de la dernière année, d’assister à un basculement brutal. Nous sortions à peine d’une longue phase d’atonie stratégique — marquée par une décennie où l’on a entretenu l’illusion que la transition énergétique pouvait se faire à coût politique nul — que la réalité s’est imposée : essoufflement de la filière batterie, réseaux électriques sous tension, retour assumé de la logique industrielle, et réapparition d’un discours de puissance avec le retour de Donald Trump sur la scène politique. L’énergie redevenait ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une infrastructure, non un slogan.
C’était déjà un changement de paradigme majeur. Mais le véritable choc est venu d’ailleurs. L’intelligence artificielle est arrivée comme un accélérateur brutal, balayant d’un coup vingt ans de débats feutrés sur la sobriété, la modération et la gestion « fine » de la demande. Pendant des décennies, l’Occident en était venu à traiter l’électricité comme une ressource presque honteuse, à rationner moralement, à encadrer juridiquement, à retarder structurellement. Et voilà qu’une nouvelle industrie exige, sans détour, une quantité d’énergie telle qu’elle rend presque dérisoires nos anciennes querelles sur la consommation quotidienne, et on se rue pour alimenter la bête.
Une industrie qui ne discute pas avec les réseaux
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Selon Facility Executive (janvier 2026), l’entraînement d’un seul modèle d’IA peut consommer jusqu’à 10 gigawattheures d’électricité — l’équivalent de la consommation annuelle de milliers de foyers. Mais au-delà du chiffre brut, c’est la nature même de la demande qui change. Les centres de données optimisés pour l’IA fonctionnent avec des grappes de GPU à très haute densité énergétique : jusqu’à 80 ou 100 kW par rack, contre 5 à 10 kW pour les infrastructures informatiques traditionnelles.
Autrement dit, l’IA ne « s’ajoute » pas au réseau existant. Elle le reconfigure. Elle impose de nouvelles sous-stations, de nouveaux postes, de nouvelles capacités de base. Et surtout, elle le fait à un rythme qui n’a rien à voir avec celui des processus classiques de planification énergétique.
Les projections de l’Agence internationale de l’Énergie confirment cette rupture : la consommation électrique mondiale des centres de données devrait atteindre environ 945 TWh d’ici 2030, l’équivalent de la consommation annuelle du Japon, l’IA constituant le principal moteur de cette croissance. Aux États-Unis, ces infrastructures pourraient représenter près de la moitié de l’augmentation totale de la demande électrique d’ici la fin de la décennie. Même les économies les plus développées sont contraintes de rouvrir le chantier énergétique.
Une ironie difficile à ignorer
Il y a là une ironie que personne n’avait vraiment anticipée. Pendant des années, l’énergie consommée par les ménages, l’industrie ou les transports était devenue suspecte, toujours à justifier, toujours à compenser. Puis l’IA arrive, exige une consommation équivalente — et soudain, l’urgence s’impose. Les procédures s’accélèrent. Les priorités se réordonnent. Les résistances tombent.
Ce n’est ni une accusation ni une indignation : c’est un constat. Nos sociétés se montrent parfaitement capables de mobiliser rapidement des capacités énergétiques massives lorsque l’enjeu est stratégique. L’IA agit comme un révélateur brutal de cette réalité longtemps refoulée.
Une nouvelle course stratégique
Car l’IA n’est déjà plus un simple outil technologique. Elle devient un facteur structurant de puissance économique, industrielle et, à terme, géopolitique. Comme hier le nucléaire, elle s’inscrit dans une logique de compétition où décrocher équivaut à perdre des marchés, des talents, du levier diplomatique. La question n’est donc plus de savoir si cette trajectoire est idéale, mais si un État peut se permettre de ne pas y être.
Le plan de travail du G7 sur l’énergie et l’IA, adopté à l’automne 2025, illustre bien cette bascule : on y parle d’accès sécurisé à l’énergie, de capacité de base, de fiabilité des réseaux, de localisation stratégique des centres de données, de protection des infrastructures critiques. Le langage est celui de la puissance et de la sécurité, pas celui de la symbolique environnementale.
Le retour des évidences physiques
Dans ce contexte, le regain d’intérêt pour le nucléaire n’a rien de mystérieux. Le Canadian Mining Journal (janvier 2026) montre comment la demande liée à l’IA est désormais perçue par les investisseurs comme un facteur structurel, alimentant des anticipations de tension durable sur l’uranium. Quand une industrie exige une alimentation continue, stable et massive, les solutions de production de base reviennent mécaniquement au centre du jeu.
L’Agence internationale de l’Énergie note d’ailleurs que, pour répondre à cette demande, les réseaux feront appel à un mélange de sources selon les réalités locales — nucléaire, hydroélectricité, gaz naturel, renouvelables — non par idéologie, mais par contrainte physique et économique. La physique, elle, ne négocie pas.
Le Canada face à un test de cohérence
Le Canada se retrouve ici devant un test révélateur. Le pays a investi massivement dans l’IA, soutenu des pôles de recherche de calibre mondial, multiplié les annonces stratégiques. Mais la planification énergétique, elle, avance encore selon des logiques fragmentées, lentes, souvent défensives. Hydro-Québec, l’Ontario et l’Alberta anticipent déjà une hausse marquée de la demande liée aux centres de données, alors même que d’autres secteurs réclament aussi de nouveaux mégawatts.
L’IA force donc un choix implicite : soit le pays assume pleinement une stratégie d’abondance énergétique, soit il accepte que ses ambitions numériques se heurtent à des limites physiques qu’il aura lui-même entretenues.
L’ogre est là — reste à savoir qui le tient en laisse
L’image de l’ogre énergivore n’est pas un rejet de l’IA. Elle traduit plutôt la vitesse et la brutalité avec lesquelles cette technologie a replacé l’énergie au centre de tout. Nous entrons dans une époque où la capacité à produire et à acheminer de l’électricité devient aussi stratégique que la capacité à coder ou à innover.
La question n’est donc pas de refuser cette réalité, ni de s’en effrayer. Elle est de savoir si nous saurons reconstruire une culture de l’abondance énergétique lucide, planifiée, assumée — ou si nous laisserons une industrie entière dicter nos priorités faute d’avoir préparé le terrain.



