Peut-on produire des modes de production renouvelables seulement avec de l’énergie renouvelable? Réponse : non

Alors que le discours dominant présente la transition énergétique comme une rupture nette avec les énergies fossiles, certaines analyses récentes invitent plutôt à nuancer cette vision. Dans un billet publié le 25 mars sur sa plateforme The Honest Broker, le politologue et spécialiste des politiques énergétiques Roger Pielke Jr. propose une lecture plus matérielle — et surtout plus industrielle — de cette transition. Son constat est sans équivoque : les technologies dites « renouvelables » reposent, à ce jour, sur une base profondément dépendante des combustibles fossiles.

Une question simple, une réponse dérangeante

Le point de départ de l’analyse est volontairement direct : peut-on fabriquer des éoliennes et des panneaux solaires à partir d’un système énergétique entièrement alimenté par ces mêmes technologies?

La réponse, selon Pielke, est non.

Non pas pour des raisons idéologiques, mais pour des contraintes physiques, industrielles et technologiques. La production des infrastructures dites « vertes » repose aujourd’hui sur un ensemble d’industries lourdes — acier, ciment, aluminium, cuivre, pétrochimie — qui fonctionnent presque exclusivement à partir d’énergies fossiles, et pour lesquelles il n’existe pas encore d’alternatives décarbonées à grande échelle.

L’auteur précise d’emblée que son propos ne constitue pas une critique des énergies solaire ou éolienne en tant que telles. Il reconnaît leur rôle potentiel dans la réduction des émissions, notamment lorsqu’elles remplacent des centrales au charbon. Mais il insiste sur un angle souvent évacué du débat public : celui des chaînes d’approvisionnement.

Une transition qui exige une explosion industrielle

Les chiffres avancés sont révélateurs de l’ampleur du défi.

Selon les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie, atteindre la carboneutralité d’ici 2050 impliquerait une multiplication par 20 de la capacité solaire mondiale et par 11 de la capacité éolienne. À cela s’ajoute une multiplication par 14 du stockage par batteries.

Une telle expansion suppose une mobilisation massive de matériaux. L’Energy Transitions Commission estime que la transition nécessitera 6,5 milliards de tonnes de matériaux entre 2022 et 2050 — principalement de l’acier, du cuivre et de l’aluminium.

Or, comme le rappelle Pielke, ces matériaux sont produits dans des conditions hautement énergivores : la fabrication de l’acier primaire repose sur le charbon métallurgique à des températures d’environ 1 500 °C, le ciment, indispensable aux fondations des éoliennes, génère du CO₂ non seulement par combustion, mais aussi par réaction chimique, L’aluminium et le cuivre exigent des procédés intensifs en énergie et le silicium des panneaux solaires nécessite des températures allant jusqu’à 2 000 °C

Même les chaînes d’approvisionnement des technologies vertes — mines, transport maritime, raffinage — reposent largement sur le diesel, le gaz naturel ou le charbon.

Le paradoxe du solaire… alimenté au charbon

L’un des constats les plus frappants concerne la fabrication des panneaux solaires eux-mêmes.

Selon les données citées par Pielke, plus de 60 % de l’électricité utilisée dans la production mondiale de panneaux solaires provient du charbon. En Chine, qui domine largement cette industrie, cette proportion dépasserait 75 %.

Autrement dit, une part significative des infrastructures censées décarboner l’économie mondiale est aujourd’hui produite grâce à des systèmes fortement carbonés.

À cela s’ajoute l’usage massif de dérivés pétrochimiques dans la fabrication des composants : résines, plastiques, isolants, lubrifiants. Même les batteries, souvent présentées comme le pilier du futur énergétique, dépendent de processus industriels intensifs en énergie fossile et nécessitent un renouvellement régulier, généralement tous les 10 à 13 ans.

Une base industrielle difficile à transformer

L’analyse met en lumière un angle mort fréquent dans les scénarios de transition : la transformation de l’industrie lourde elle-même.

Ces secteurs — acier, ciment, chimie, extraction — représentent environ 37 % des émissions mondiales liées à l’énergie. Or, contrairement à la production d’électricité, ils sont beaucoup plus difficiles à décarboner, en raison de contraintes techniques et économiques majeures.

Pielke souligne notamment que les infrastructures industrielles ont des cycles de vie de 25 à 40 ans. Les décisions prises aujourd’hui verrouillent donc les émissions pour plusieurs décennies.

Dans ce contexte, les scénarios de carboneutralité reposent souvent sur ce que l’auteur appelle, non sans ironie, une forme d’innovation « juste à temps » — c’est-à-dire l’hypothèse que des percées technologiques majeures apparaîtront exactement au moment nécessaire pour respecter les objectifs politiques.

Des émissions qui pourraient… augmenter

L’un des aspects les plus contre-intuitifs de l’analyse concerne les émissions liées à la fabrication des technologies vertes.

En s’appuyant sur un scénario où les technologies actuelles sont maintenues (sans percée majeure), Pielke estime que les émissions des chaînes d’approvisionnement pourraient atteindre 1 540 mégatonnes de CO₂ dès 2030 dans un scénario de carboneutralité et jusqu’à 4 000 mégatonnes en 2050 — soit environ 10 % des émissions mondiales actuelles

Ces chiffres ne signifient pas que les renouvelables augmentent globalement les émissions — puisqu’ils remplacent des sources plus polluantes — mais ils illustrent une réalité souvent ignorée : la transition elle-même est intensivement carbonée.

Une transition plus complexe que le récit dominant

Le cœur de la thèse de Pielke tient en une idée simple : la transition énergétique ne consiste pas seulement à remplacer des centrales électriques, mais à transformer l’ensemble de la base industrielle mondiale.

Or, cette transformation est encore loin d’être amorcée à l’échelle requise.

Cela soulève des questions fondamentales pour les politiques énergétiques, notamment au Québec et au Canada, où le débat oppose souvent de manière simpliste « énergies propres » et « énergies fossiles ». Une telle dichotomie tend à occulter les interdépendances réelles entre ces systèmes.

Dans les faits, comme le suggère cette analyse, les hydrocarbures ne sont pas simplement une source d’énergie à éliminer, mais aussi une composante structurelle de l’économie industrielle moderne.

Vers une approche plus pragmatique?

En filigrane, le texte de Pielke invite à un recentrage du débat.

Plutôt que de considérer la transition énergétique comme un basculement rapide vers un monde « sans carbone », il propose de la concevoir comme un processus long, matériellement contraint, et dépendant d’innovations encore incertaines.

Cela implique notamment de porter une attention accrue à des leviers souvent moins médiatisés :
la décarbonation de l’acier, du ciment, des procédés industriels, ou encore le développement de technologies comme la capture du carbone.

Autrement dit, la question n’est peut-être pas seulement de produire plus d’éoliennes et de panneaux solaires, mais de comprendre dans quelles conditions — industrielles, énergétiques et économiques — ces technologies peuvent réellement s’inscrire dans une trajectoire de réduction des émissions.

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