Alors que le Québec vient tout juste d’adopter une législation visant à interdire les prières religieuses collectives dans l’espace public au nom de la laïcité, une scène survenue en plein centre-ville de Montréal, en ce dimanche de Pâques, soulève déjà des questions fondamentales quant à l’application réelle de cette loi. Devant la basilique Notre-Dame, lieu hautement symbolique du patrimoine religieux québécois, un rassemblement censé défendre les racines culturelles et spirituelles du Québec a été marqué par la présence de manifestants pro-palestiniens — et, de plus en plus explicitement, pro-iraniens — qui ont tenu des invocations religieuses en plein espace public.
La scène, captée et diffusée par Rebel News à travers une vidéo publiée par le journaliste Guillaume E-Roy, montre un homme s’adressant à la foule au micro. Dès les premières secondes, il dénonce ce qu’il qualifie de « faux médias » diffusant des « fake news », une attaque qui semble viser directement les médias présents sur place. Il enchaîne ensuite avec un discours mêlant revendication religieuse et contestation politique, affirmant que les autorités cherchent à empêcher les fidèles « d’entendre la voix de Dieu », avant de lancer, dans une formule lourde de sous-entendus, que seuls ceux « du mauvais côté » s’opposeraient à la prière — allant jusqu’à suggérer qu’un tel positionnement relèverait d’une forme de rejet spirituel radical.
Dans ce contexte, la prière elle-même n’a pas pris la forme classique d’une prosternation collective, ce qui aurait constitué une violation évidente de la nouvelle loi. Les participants ont plutôt eu recours à la du‘a, une invocation verbale en islam, plus discrète dans sa forme, mais néanmoins explicitement religieuse. Cette nuance est au cœur du flou juridique actuel : la loi vise-t-elle uniquement les gestes rituels visibles, ou toute manifestation religieuse collective, même verbale?
Une interprétation plus inquiétante encore est avancée par Mandana Javan, organisatrice du rassemblement initial, qui affirme dans une publication détaillée que les invocations entendues relèveraient du « Du‘a al-nawāzil », une catégorie de prières historiquement associée à des contextes de guerre ou de crise dans la tradition islamique. Dans son analyse, elle soutient que ce type de prière inclut des appels à la victoire contre les ennemis, à la rétribution, voire à la destruction de ceux perçus comme opposants. Elle écrit notamment que ces invocations « font appel à la destruction des ennemis (les non-musulmans) » et s’inscrivent dans une rhétorique religieuse et politique indissociable.
Selon cette lecture, la scène dépasse largement le cadre d’une simple expression religieuse. Elle s’inscrirait plutôt dans une logique de mobilisation idéologique où la prière devient un vecteur de discours politique, voire conflictuel. Javan va jusqu’à affirmer que ce type de rhétorique constitue un « code » compris dans certains milieux militants, mais largement ignoré — ou incompris — par les institutions québécoises.
Au-delà du contenu précis de la prière, c’est surtout la question de l’application de la loi qui se pose. Les policiers du SPVM présents sur les lieux n’ont pas interrompu la scène, ce qui peut s’expliquer par l’incertitude entourant les modalités concrètes de la nouvelle législation. Entre une prosternation collective explicite et une invocation verbale, la ligne est mince, et les autorités pourraient hésiter à intervenir sans directives claires, de peur de porter atteinte à la liberté d’expression ou de religion.
Guillaum E-Roy le souligne bien «La loi 9 interdit les pratiques religieuses collectives dans l’espace public. Mtl4Palestine ne semble pas avoir compris l’essence de cette loi, et les policiers du SPVM non plus.»
Cette situation met en lumière une tension désormais centrale dans l’espace public québécois : celle entre la volonté politique d’affirmer la laïcité et la réalité, plus complexe, de son application sur le terrain. Car si la loi vise à encadrer certaines manifestations religieuses, elle se heurte immédiatement à des stratégies d’adaptation, où les formes changent sans que le fond disparaisse.
En ce sens, les événements survenus à Montréal ce dimanche illustrent peut-être moins une violation frontale de la loi qu’un test grandeur nature de ses limites. Une loi adoptée dans l’abstrait doit désormais se confronter à la créativité des pratiques sociales, aux ambiguïtés juridiques et aux réalités politiques d’une métropole marquée par une diversité idéologique et religieuse croissante.
Reste à voir si le gouvernement québécois précisera rapidement les contours de cette interdiction, ou si, au contraire, ces zones grises deviendront la norme — transformant une loi censée affirmer la laïcité en un cadre difficilement applicable, voire contournable dès son entrée en vigueur.



