Quand la Rive-Sud de Québec rejoignait les Patriots américains

L’histoire méconnue de la rébellion canadienne contre la Couronne

Il existe un épisode fascinant et largement oublié de notre histoire : à l’hiver 1776, au plus fort de la guerre d’indépendance américaine, une partie importante de la Rive-Sud de Québec a flirté avec les Patriots. De Beaumont à Rivière-Ouelle, en passant par Cap-Saint-Ignace, Montmagny et Saint-Pierre, plusieurs paroisses ont défié ouvertement l’autorité du gouverneur britannique Guy Carleton et ont même appuyé les forces américaines venues assiéger Québec. L’idée surprend aujourd’hui, mais elle prend une tout autre dimension lorsque l’on replace ces événements dans leur véritable contexte : une population récemment conquise, encore marquée par les violences de 1759 et loin d’être aussi loyale à la Couronne que le récit scolaire traditionnel le laisse croire.

Une province conquise depuis 15 ans… et traumatisée par 1759

Lorsqu’éclate la révolution américaine, la Province of Quebec n’est britannique que depuis quinze ans. Ce délai, souvent présenté comme suffisant pour un retour à la normalité, ne l’est pas du tout. Les habitants portent encore les cicatrices d’une Conquête brutale, dont l’épisode le plus marquant, particulièrement sur la Rive-Sud, demeure les incendies systématiques perpétrés par les troupes du général James Wolfe en 1759.

Avant d’attaquer Québec, Wolfe avait lancé une campagne de terre brûlée contre les villages de la côte sud. Saint-Joseph-de-Lévis, Beaumont, Saint-Michel, Saint-Vallier, et plusieurs hameaux environnants furent incendiés les uns après les autres. Les maisons, les granges et les récoltes furent détruites afin d’affamer la population et de couper les voies d’approvisionnement à Québec. Cette violence, aujourd’hui largement effacée de la mémoire collective, a laissé un ressentiment durable. Quinze ans plus tard, lorsque le gouverneur Carleton appelle les habitants à se mobiliser pour défendre la Couronne britannique contre les « rebelles de Boston », nombreux sont ceux qui n’ont rien oublié.

C’est dans ce contexte que les Treize Colonies envoient, dès 1774, des lettres aux Canadiens francophones et catholiques pour les inciter à se joindre à leur lutte contre la tyrannie. Lorsque l’armée américaine franchit la frontière en 1775, l’appel trouve un écho particulier sur la Rive-Sud, là où les blessures de 1759 ont été les plus profondes et où le sentiment d’abandon par les autorités coloniales britanniques est encore vif.

Le siège américain de Québec : une ville encerclée

À l’automne 1775, une double offensive américaine se met en place. Le général Richard Montgomery descend la vallée du Richelieu après avoir pris Montréal, tandis que Benedict Arnold traverse le Maine dans une marche épique pour atteindre Québec. L’objectif des deux hommes est clair : renverser le gouvernement colonial britannique, convaincre les Canadiens de se rallier à la révolution, et intégrer la Province of Quebec comme quatorzième colonie américaine.

La bataille de Québec du 31 décembre 1775 constitue l’un des épisodes les plus dramatiques de cette campagne. Les combats se déroulent autour de lieux familiers du paysage actuel. Arnold tente de pénétrer par la basse-ville en longeant la côte du Palais, tandis que Montgomery attaque par les étroites pentes du cap Diamant, là où passe aujourd’hui le boulevard Champlain. Les deux colonnes sont repoussées, Montgomery est tué par une volée de mitraille et Arnold est grièvement blessé. Plus de quatre cents soldats américains sont faits prisonniers.

Malgré cette défaite, Arnold maintient la pression et établit un siège autour de Québec. Pendant plusieurs mois, ses recruteurs partent sur la Rive-Sud où, contrairement à Québec, Montréal ou Trois-Rivières, l’autorité britannique est faible et mal aimée. C’est là que la situation dégénère en véritable rébellion rurale.

La Côte-du-Sud : un foyer de sédition canadienne

Les travaux de l’historien Gaston Deschênes révèlent une réalité longtemps occultée : la Côte-du-Sud a été, durant l’hiver 1775-1776, la région la plus rétive à l’autorité britannique de toute la province. Dans plusieurs paroisses, les envoyés du lieutenant-gouverneur sont accueillis à coups de bâtons, les curés favorables au roi sont publiquement désavoués, et des assemblées de plus d’un millier de personnes se tiennent à Pointe-Lévy pour discuter de la manière d’appuyer les Bostonnais.

Partout, l’agitation se transforme en défi concret. Des habitants refusent de prêter serment, de transmettre les ordres de Carleton ou de laisser lever une milice loyaliste. Certains villages organisent un système de feux sur le fleuve pour surveiller les mouvements britanniques. À Rivière-Ouelle, des paroissiens frappent un aide-major envoyé pour faire respecter l’ordre du gouverneur. À Saint-Thomas (Montmagny), la majorité des fidèles désobéissent ouvertement à leur curé lorsqu’il leur ordonne de s’opposer aux rebelles.

Jamais depuis la Conquête les Canadiens n’avaient défié aussi clairement les autorités coloniales.

La bataille de Saint-Pierre : 25 mars 1776

C’est dans ce climat explosif que survient un affrontement militaire aujourd’hui presque oublié, mais décisif : la bataille de Saint-Pierre. Le gouverneur Carleton, inquiet de perdre le contrôle de la Rive-Sud, ordonne au seigneur Louis Liénard de Beaujeu de lever une milice fidèle à la Couronne. Une avant-garde de quarante-six hommes, dirigée par Couillard et Aubert de Gaspé, s’installe à Saint-Pierre, dans la maison du loyaliste Michel Blais.

Mais les sympathisants américains de Beaumont avertissent Benedict Arnold que la Côte-du-Sud bascule. Immédiatement, celui-ci dépêche un détachement dirigé par John Dubois, accompagné de Clément Gosselin et Pierre Ayotte, deux Canadiens engagés dans le 2ᵉ régiment canadien de Moses Hazen. En tout, près de deux cents hommes marchent vers Saint-Pierre.

L’avant-garde loyaliste est surprise à l’aube du 25 mars. Les miliciens se barricadent dans la demeure de Blais, mais les attaques nourries au fusil et même au canon improvisé forcent leur reddition. Trois loyalistes sont tués, plus d’une trentaine capturés, et le prêtre Charles-François Bailly de Messein est blessé. La bataille divise même des familles, certains frères combattant pour les Américains, d’autres pour les Britanniques.

Cette escarmouche marque le sommet de la rébellion de la Côte-du-Sud.

Un moment révolutionnaire effacé de notre mémoire

La victoire des Patriots à Saint-Pierre n’aura pas de suite durable. En mai 1776, l’arrivée d’une flotte britannique puissante lève définitivement le siège de Québec. Les Américains battent en retraite vers Montréal, puis vers les lacs Champlain et George. La Côte-du-Sud rentre dans l’ordre, souvent par nécessité davantage que par conviction.

Pourtant, cet épisode demeure essentiel. Il révèle qu’une partie non négligeable de la population canadienne, surtout sur la Rive-Sud, n’était pas hostile aux idées des Treize Colonies. Mieux encore : certains y voyaient une occasion de chasser un pouvoir colonial perçu comme étranger, autoritaire et, pour beaucoup, encore associé aux destructions de 1759.

Durant quelques mois, la Rive-Sud de Québec a réellement envisagé — ou du moins toléré — l’idée de se joindre à la révolution américaine.

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