Radicalisation ou perte de sens dans les Forces armées?

Les arrestations récentes de quatre individus, dont deux militaires actifs, soupçonnés de vouloir former une milice armée et s’emparer d’un terrain au nord de Québec, ont aussitôt été interprétées comme une confirmation : l’extrême droite infiltre l’armée, il faut purger les rangs, redoubler de vigilance, renforcer le filtrage idéologique. Le consensus médiatique et institutionnel est limpide. Et pourtant, derrière les faits reprochés — qui sont graves, notons-le — se cache peut-être un autre malaise, plus profond, plus dérangeant.

Car s’il faut condamner avec fermeté toute volonté de recourir à la violence hors du monopole légitime de l’État, il est intellectuellement malhonnête de faire semblant de ne pas comprendre le contexte. Est-on vraiment surpris qu’une institution conçue pour faire la guerre, entraînée à tuer, attirant des individus prêts à risquer leur vie pour leur pays, soit un milieu plus conservateur – voire réactionnaire – que le reste de la société? S’étonne-t-on sincèrement que les militaires n’aient pas tous les valeurs progressistes des facultés d’arts ou de sciences sociales? Faut-il vraiment traiter de «radicalisés» tous ceux qui expriment une vision forte de la nation et du devoir?

La posture de plusieurs experts autoproclamés de la radicalisation — qui appellent déjà à renforcer les mécanismes de surveillance, les programmes de détection, les formations obligatoires contre les «idéologies extrêmes» — révèle en réalité un profond malaise envers la figure même du soldat. Ce qu’ils nomment «terreau de radicalisation» est souvent, en vérité, une soupape sociale pour des hommes qui, dans une époque dévirilisée, trouvent dans l’armée une forme d’accomplissement et de sacrifice. Tant mieux si nos soldats aiment leur pays au point d’y consacrer leur vie.

Mais voilà que depuis des années, on dénature cette fonction.

Sous prétexte de corriger des injustices historiques, on a lancé une entreprise méthodique de démilitarisation culturelle. Les Forces armées canadiennes — autrefois l’un des rares refuges d’un patriotisme assumé, d’un esprit de sacrifice et d’une camaraderie virile — sont devenues un laboratoire de rééducation idéologique. Comme le rappelle Jamie Sarkonak dans le National Post, l’identité historique des FAC — blanche, masculine, héritée de l’ordre britannique — est désormais invoquée non comme un fondement à valoriser, mais comme une faute à expier. Dans les publications officielles comme la Revue militaire canadienne, on accuse désormais « la blancheur institutionnelle » d’être un problème structurel, appelant à des formations obligatoires sur le colonialisme, le sexisme et « l’inconfort démoralisant ».

Cette culpabilisation systématique a un effet concret : elle coupe l’armée de sa base naturelle de recrutement. Les jeunes hommes des milieux ruraux, souvent blancs, issus de familles militaires ou de traditions de service, voient aujourd’hui l’uniforme non plus comme un honneur, mais comme une camisole idéologique. On les tolère encore comme outils de force, mais on exige d’eux qu’ils se renient, qu’ils s’excusent d’exister, qu’ils se plient à des directives qui nient leur tempérament, leur ethos et même leur biologie. Jusqu’à imposer des produits menstruels dans les toilettes pour hommes sous prétexte d’inclusivité, comme l’a documenté True North en décembre 2023.

Est-ce ainsi qu’on attire des soldats prêts à défendre leur pays? En les accusant d’être, par nature, des obstacles à la « modernisation » des Forces?

Pendant qu’on traque les microagressions et qu’on multiplie les « champions de la diversité », une réalité brute s’impose : l’armée canadienne est obèse, désorganisée, sous-équipée et démotivée. David Pugliese, toujours dans le National Post, rapportait en janvier que 72 % des militaires sont désormais en surpoids ou obèses — un taux supérieur à celui de la population civile. Et malgré un niveau d’activité physique plus élevé, le rendement opérationnel baisse. Les congés de maladie s’accumulent, la disponibilité s’effondre. Même les tentatives de cacher ces données ont échoué grâce à la persévérance de chercheurs indépendants.

Dans ce contexte, faut-il vraiment s’étonner que certains décrochent du moule et cherchent ailleurs une expression de leur loyauté, fût-elle mal canalisée?

Le problème n’est pas la masculinité militaire, mais son abandon organisé. Les idéologues qui prônent un recrutement fondé sur des quotas de représentativité identitaire ignorent délibérément que l’armée ne peut pas — et ne doit pas — refléter parfaitement la société civile. Une armée n’est pas un miroir sociologique, c’est un outil spécialisé, une classe à part, composée de ceux qui acceptent des risques et des contraintes que le reste de la population refuse. Une armée ne se recrute pas sur Instagram ; elle se forge dans l’effort, la discipline et l’idéal. Et si ces vertus sont devenues suspectes dans les universités, elles demeurent indispensables dans les casernes.

Les taux d’attrition sont catastrophiques. CBC révélait en mai qu’un nombre record de nouvelles recrues quittent les FAC avant même d’avoir terminé leur formation — découragées, désorientées, sans mission claire. Pendant ce temps, les anciens militaires quittent en silence, sans qu’on ne cherche à les retenir, fatigués d’un système qui préfère prioriser la vertu signalée à la compétence tactique. Même les promesses de redressement stratégique, comme l’augmentation des effectifs dans l’Arctique, risquent de se briser sur le mur de l’impréparation structurelle.

Il ne faut donc pas s’étonner qu’une frange marginale de ces exclus idéologiques, marginalisés dans leur propre institution, se radicalise dans l’ombre. Ce n’est pas le fruit d’un complot, mais le symptôme d’un abandon. L’abandon d’une tradition militaire enracinée, respectée, et assumée. L’abandon du bon sens qui reconnaît qu’une armée efficace repose sur une culture propre, parfois rugueuse, mais cohérente. L’abandon, enfin, d’une nation qui ose encore nommer ses ennemis, tracer ses frontières et honorer ceux qui les défendent.

Il faut juger les quatre accusés pour ce qu’ils ont fait, mais il serait suicidaire d’utiliser leur cas pour justifier une purge idéologique supplémentaire. L’urgence n’est pas de réformer encore l’armée pour plaire à l’activisme universitaire : l’urgence est de lui redonner sa mission, sa rigueur, et sa fierté.

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