Sommes-nous vraiment égoïstes ? La science nuance l’idée reçue

Le journaliste Matt Warren, dans un article publié par la BBC le 28 juillet 2025, s’interroge sur notre rapport à l’altruisme et au soi-disant égoïsme. Il part de l’exemple classique donné dans les consignes de sécurité en avion : mettre d’abord son propre masque à oxygène avant d’aider les autres. Cette règle, bien qu’apparemment égoïste, illustre une vérité simple : on ne peut aider autrui que si l’on est soi-même en état de le faire. Mais Warren note que dans des sociétés marquées par l’individualisme croissant, notamment en Occident, ce type de message semble parfois se transformer en philosophie de vie, valorisant l’idée qu’il faut toujours se mettre en avant.

Pourtant, comme le rappelle Steve Taylor, maître de conférences en psychologie à l’université Leeds Beckett et auteur du livre DisConnected, les recherches récentes démentent l’idée que l’être humain serait fondamentalement égoïste. Taylor explique que si notre cerveau vise d’abord à nous maintenir en vie, nous avons aussi une forte tendance instinctive à l’entraide. L’exemple du « bystander effect », développé après le meurtre de Kitty Genovese en 1964, a longtemps renforcé l’image de l’indifférence des foules. Mais, souligne Warren, des études plus récentes montrent qu’il s’agissait d’un récit exagéré. Ainsi, une analyse de vidéos d’agressions menée en 2020 dans plusieurs pays révèle que dans 9 cas sur 10, au moins une personne intervient pour aider – et plus le groupe est nombreux, plus l’intervention est probable.

Warren cite également une étude de 2014 sur les récipiendaires de la Carnegie Hero Medal. La plupart expliquent avoir agi de manière spontanée et intuitive, sans réflexion calculée, suggérant que l’altruisme peut être un réflexe. Des drames tels que l’attentat de Manchester en 2017, où des centaines de gestes de bravoure furent relevés, illustrent cette capacité à se dépasser malgré le danger. Taylor insiste : l’évolution nous a façonnés en êtres sociaux, coopératifs, et nos ancêtres chasseurs-cueilleurs survivaient avant tout grâce à la solidarité.

D’autres chercheurs viennent compléter ce constat. Ching-Yu Huang, directrice du Cambridge Alliance of Legal Psychology et responsable d’un centre de recherche sur l’enfant et la famille à l’Université nationale de Taïwan, montre que même les tout-petits manifestent des comportements prosociaux dès 14 mois. Ils tendent spontanément la main pour aider, sans attendre de récompense. En outre, explique Warren, le bénévolat a des effets positifs mesurés sur la santé mentale, l’estime de soi et même la santé physique – certains volontaires réguliers présentant un risque réduit d’hypertension ou de mortalité.

Sur le plan biologique, l’altruisme laisse aussi des traces visibles. La neuroscientifique Abigail Marsh, de l’Université Georgetown, a observé que les donneurs de rein à des inconnus possèdent une amygdale droite plus développée que la moyenne, et plus réceptive aux signaux de détresse d’autrui. À l’inverse, les profils psychopathiques présentent souvent l’effet opposé.

Toutefois, rappelle Warren en citant le philosophe Tony Milligan, la majorité d’entre nous ne sont pas des saints ni des héros : nous sommes « moralement médiocres ». Plutôt que de vouloir égaler Mandela, Gandhi ou le Bouddha, il vaut mieux se demander ce que nous sommes réellement capables de faire. Cette lucidité évite de tomber dans la culpabilité et permet de progresser petit à petit, comme on cultive une compétence.

Enfin, les différences culturelles jouent un rôle majeur. Huang raconte son expérience personnelle : grandie dans une société collectiviste comme Taïwan, où l’on attend des femmes qu’elles se sacrifient pour les autres, elle a découvert aux États-Unis et au Royaume-Uni qu’il était socialement accepté de penser davantage à soi. Ses recherches confirment que les enfants taïwanais manifestent une plus forte tendance à obéir malgré la réticence (ce qu’elle appelle « compliance situationnelle »), contrairement aux enfants issus de familles anglaises ou immigrées chinoises en contexte britannique.

Matt Warren conclut que l’être humain est indéniablement capable d’extraordinaire altruisme et que ce trait a contribué au succès de notre espèce. Mais il souligne aussi que nos comportements dépendent du contexte, de nos expériences et de la culture dans laquelle nous vivons. Aider les autres est bénéfique, mais il est tout aussi légitime de prendre soin de soi.

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