Souveraineté énergétique : le PDG de la Banque nationale plaide pour un GNL québécois

Dans un contexte de tensions géopolitiques persistantes, de pressions inflationnistes et de recomposition accélérée des chaînes d’approvisionnement, la question énergétique refait surface avec insistance au Québec. Et cette fois, elle ne vient pas seulement du monde politique : elle est désormais portée au plus haut niveau du secteur financier.

Le président et chef de la direction de Banque Nationale du Canada, Laurent Ferreira, a réitéré dans les derniers jours un message qu’il martèle depuis plusieurs mois : le Québec doit sérieusement envisager l’exploitation de son gaz naturel et viser une véritable souveraineté énergétique.

Un message qui se précise et s’intensifie

Comme le rapporte La Presse sous la plume de Richard Dufour, Laurent Ferreira a profité de l’assemblée annuelle des actionnaires de la Banque Nationale pour multiplier les mises en garde.

Face à un contexte économique qu’il juge plus fragile qu’en 2022, le dirigeant évoque un risque réel de stagflation, alimenté par des facteurs externes — notamment les tensions géopolitiques et les perturbations énergétiques mondiales. Dans ce contexte, il appelle la Banque du Canada à la prudence en matière de politique monétaire.

Mais au-delà de cette dimension macroéconomique, c’est surtout son message sur l’énergie qui retient l’attention.

« Aujourd’hui, plus de la moitié du gaz naturel consommé au Québec et en Ontario provient des États-Unis […] C’est un non-sens », a-t-il affirmé, selon les propos rapportés par La Presse.

Le constat est clair : alors que le Québec dispose d’environ 20 % des ressources gazières canadiennes, il demeure dépendant d’importations américaines — en grande partie en provenance de la Pennsylvanie.

Une cohérence avec ses interventions précédentes

Ce positionnement n’est pas nouveau. Dès février, dans une entrevue rapportée par Dominique Talbot dans Les Affaires, Laurent Ferreira évoquait déjà la possibilité d’exploiter un gaz naturel québécois qu’il qualifiait potentiellement de « plus vert au monde », tout en suggérant d’y associer des technologies de capture du carbone.

Depuis, ses interventions se sont multipliées.

En mars, dans un article de La Presse canadienne signé Ian Bickis, il exhortait Ottawa à agir plus rapidement pour réduire les barrières commerciales internes et accélérer le développement énergétique, dans un monde qu’il juge « dangereux ».

Il plaidait également pour une augmentation des exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) et dénonçait certaines incohérences du système canadien, notamment le fait que du GNL importé d’Australie ait pu être réceptionné au Nouveau-Brunswick.

Plus récemment encore, il a souligné l’impact global des tensions au Moyen-Orient — notamment autour du détroit d’Ormuz — sur l’ensemble des chaînes d’approvisionnement, affectant non seulement le pétrole, mais aussi le gaz, les fertilisants et même certains gaz industriels comme l’hélium.

Un appel à revoir les choix politiques du Québec

Dans ce contexte, Laurent Ferreira va plus loin : il estime qu’un changement législatif au Québec — où l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures sont interdites depuis 2022 — serait « une très bonne idée ».

Son argumentaire repose sur une logique industrielle et stratégique.

Selon lui, le Québec devra impérativement augmenter sa capacité énergétique pour soutenir la réindustrialisation, le développement d’un secteur de la défense et la création de nouveaux marchés d’exportation.

Il insiste également sur l’opportunité européenne en matière de GNL, alors que plusieurs pays cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement énergétique.

En parallèle, il propose une vision plus large d’intégration énergétique, suggérant une collaboration accrue entre le Québec et l’Ontario afin de créer un « géant de l’électricité » combinant hydroélectricité et nucléaire — une « batterie » nord-américaine capable de peser sur les marchés.

Réaction politique : Éric Duhaime appuie et politise l’enjeu

Les propos de Laurent Ferreira n’ont pas tardé à trouver un écho sur la scène politique.

Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a réagi publiquement en saluant le « courage » du dirigeant de la Banque Nationale.

Dans une publication sur les réseaux sociaux, il affirme que les propos de Ferreira rejoignent ce que « pratiquement tous les gens d’affaires » lui disent en privé : le Québec doit exploiter son gaz naturel et viser la souveraineté énergétique.

Il en profite pour rappeler que son parti est, selon lui, le seul à défendre ouvertement cette orientation à l’Assemblée nationale.

Cette prise de position illustre un glissement du débat : ce qui relevait récemment encore d’un tabou politique tend désormais à s’imposer comme un enjeu central, soutenu par des acteurs économiques de premier plan.

Un débat qui dépasse l’énergie

Au-delà de la question du gaz naturel, les interventions répétées de Laurent Ferreira s’inscrivent dans une réflexion plus large sur le positionnement du Québec et du Canada dans un monde en mutation rapide.

Entre tensions géopolitiques, recomposition des alliances économiques et concurrence accrue entre juridictions, le dirigeant bancaire met en garde contre un risque de décrochage.

« Plusieurs provinces l’ont bien compris et s’organisent », note-t-il, en évoquant notamment les projets énergétiques et miniers en Colombie-Britannique, au Manitoba et en Ontario.

Le message implicite est sans équivoque : dans un contexte où « des blocs se forment » et où les décisions s’accélèrent ailleurs, le Québec pourrait payer le prix de son immobilisme.

Une pression croissante pour un réalignement stratégique

Ces prises de position convergentes — issues à la fois du monde financier et du monde politique — contribuent à redéfinir les termes du débat énergétique au Québec.

Elles s’ajoutent aux critiques déjà formulées par plusieurs acteurs économiques concernant la lourdeur réglementaire et le manque d’investissements industriels, comme l’a notamment souligné Stéfane Marion, stratège en chef de la Banque Nationale, dans une entrevue diffusée par TVA Nouvelles.

L’ensemble dessine un constat de plus en plus partagé : dans un environnement international instable, la question énergétique n’est plus uniquement environnementale — elle devient stratégique, économique et même géopolitique.

Et à mesure que cette réalité s’impose, la pression s’accentue sur les gouvernements pour qu’ils revoient certains choix structurants. Le débat, lui, ne fait que commencer.

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