En cherchant à transformer sa domination des terres rares en arme géopolitique, la Chine pourrait avoir provoqué exactement la réaction qu’elle souhaitait éviter : un vaste sursaut industriel et diplomatique destiné à reconstruire des chaînes d’approvisionnement indépendantes de Pékin.
C’est du moins la conclusion que tire Gracelin Baskaran, directrice du programme de sécurité des minéraux critiques au Center for Strategic and International Studies (CSIS), dans un entretien accordé à MINING.COM. Selon elle, les restrictions chinoises sur l’exportation de terres rares n’ont pas seulement frappé les États-Unis. Elles ont également touché le Japon, l’Union européenne, l’Australie et la Corée du Sud, poussant ces puissances industrielles à coordonner leurs investissements dans l’extraction, le raffinage et la fabrication.
La Chine conserve pour le moment un avantage colossal. Elle contrôlerait encore environ 90 % de la séparation mondiale des terres rares lourdes et produirait près de 93 % des aimants permanents, composants indispensables aux véhicules électriques, aux éoliennes, à l’électronique, à l’aérospatiale et à de nombreux équipements militaires.
Mais cette domination ne paraît désormais plus aussi immuable.
Une mobilisation internationale sans précédent
Le changement d’attitude est particulièrement visible à Washington. Le 4 février dernier, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a réuni des représentants de 54 pays et de la Commission européenne dans le cadre de la plus importante rencontre ministérielle jamais consacrée exclusivement aux minéraux critiques.
Les États-Unis y ont annoncé de nouveaux mécanismes de financement, signé onze cadres ou protocoles d’entente bilatéraux et lancé le Forum on Resource Geostrategic Engagement, ou FORGE, appelé à succéder au Partenariat pour la sécurité des minerais. L’objectif déclaré est de soutenir concrètement des projets d’extraction, de raffinage, de transformation et de recyclage dans des pays partenaires.
Marco Rubio a également proposé la création d’une zone commerciale préférentielle protégée par des prix planchers. Cette politique viserait à empêcher la Chine d’inonder temporairement les marchés avec des matériaux vendus à bas prix afin de rendre les projets occidentaux non rentables, avant de reprendre le contrôle du marché lorsque les concurrents ont disparu.
Il s’agit d’un changement majeur. Pendant des décennies, les pays occidentaux ont traité les terres rares et les minéraux critiques comme de simples produits commerciaux. Tant que les matières premières chinoises demeuraient abondantes et peu coûteuses, il semblait inutile de maintenir des capacités nationales plus dispendieuses.
Cette logique s’effondre maintenant devant les impératifs de sécurité économique et militaire.
L’erreur stratégique de Pékin
Les restrictions imposées par Pékin en avril 2025 visaient notamment sept terres rares moyennes ou lourdes : le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutécium, le scandium et l’yttrium. Elles ont rapidement perturbé certaines chaînes industrielles et exposé la dépendance presque complète des États-Unis envers la transformation chinoise de ces matériaux.
À court terme, cette dépendance donne indéniablement un puissant levier à la Chine. Une mine ne peut pas remplacer instantanément une chaîne industrielle intégrée construite durant plusieurs décennies.
À plus long terme, toutefois, chaque restriction chinoise rend politiquement plus facile l’adoption de subventions, de garanties publiques, de prix planchers et de partenariats internationaux qui auraient auparavant été dénoncés comme coûteux ou protectionnistes.
« La Chine conserve certainement un levier aujourd’hui, mais ce levier ne peut que diminuer », résume Baskaran.
Le CSIS constate d’ailleurs que les restrictions chinoises ont entraîné la réponse industrielle américaine la plus ambitieuse depuis longtemps, accompagnée de milliards de dollars en financement public et d’une multiplication des partenariats internationaux. L’institut prévient néanmoins que cette mobilisation devra survivre aux changements de gouvernement et aux périodes d’accalmie : la reconstruction d’une filière complète exige une politique maintenue pendant plusieurs années, voire plusieurs décennies.
Il ne suffit pas d’ouvrir des mines
Le véritable défi ne se trouve pas uniquement sous terre.
Les États-Unis possèdent déjà d’importantes ressources en terres rares, mais leurs gisements sont principalement composés de terres rares légères. Pour obtenir les éléments lourds nécessaires aux aimants les plus performants, Washington doit établir des partenariats avec des projets situés notamment au Brésil, en Angola et en Australie.
Il faut ensuite être capable de séparer les différents éléments, de les raffiner, de produire les alliages et finalement de fabriquer les aimants. Or, la Chine a interdit en 2023 l’exportation de certaines technologies de transformation des terres rares, obligeant ses concurrents à reconstruire une expertise industrielle qui avait graduellement disparu.
« Nous construisons l’avion en plein vol », illustre Baskaran.
Cette formule résume bien le problème. Les pays occidentaux doivent simultanément financer des mines, concevoir des usines de séparation et garantir suffisamment de débouchés industriels pour rendre ces installations rentables.
Une mine sans usine de traitement risque de devenir un actif inutilisable. Une raffinerie sans fabricant prêt à acheter sa production risque de subir le même sort. La sécurité minérale exige donc une chaîne complète, allant du minerai brut au produit manufacturé.
La résilience plutôt que l’autarcie
L’objectif réaliste n’est pas de faire complètement disparaître la Chine des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Selon Baskaran, il suffirait déjà de réduire la part chinoise dans la séparation des terres rares lourdes d’environ 90 % à près de 50 % pour diminuer considérablement la vulnérabilité des pays alliés. La Chine resterait un producteur majeur, mais elle ne pourrait plus interrompre à elle seule des secteurs industriels entiers.
Cette approche repose sur la résilience plutôt que sur l’autarcie. Le Brésil, l’Australie, le Canada, la Malaisie, le Japon, les États-Unis, l’Europe et plusieurs pays africains pourraient chacun prendre en charge différentes parties de la chaîne.
La Malaisie est déjà devenue le premier pays à l’extérieur de la Chine à séparer certaines terres rares lourdes à une échelle industrielle. D’autres projets devraient suivre, particulièrement si les gouvernements occidentaux garantissent des prix minimaux et des contrats d’achat à long terme.
La coordination internationale est d’autant plus importante que les États-Unis ne représentent qu’une fraction de la consommation mondiale de plusieurs minéraux critiques. Une politique purement américaine aurait donc une influence limitée sur les prix. Le CSIS estime qu’une stratégie crédible doit inclure de grands producteurs et consommateurs comme l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne.
La leçon japonaise
Le Japon montre cependant que cette transition ne se fera pas rapidement.
En 2010, la Chine avait interrompu ses exportations de terres rares vers le Japon dans le contexte d’un conflit territorial. Tokyo avait alors commencé à diversifier ses approvisionnements, notamment en finançant les installations malaisiennes de l’entreprise australienne Lynas et en investissant dans des projets miniers étrangers.
Seize ans plus tard, le Japon continue pourtant d’importer une part considérable de ses aimants permanents de Chine.
L’expérience japonaise démontre à la fois qu’une diversification est possible et qu’elle exige une grande constance. Il ne suffit pas d’annoncer quelques projets à la suite d’une crise pour ensuite abandonner les investissements lorsque les exportations chinoises reprennent.
Pékin a construit sa domination en contrôlant progressivement chaque étape de la chaîne de valeur. Ses concurrents devront faire de même.
Une occasion stratégique pour le Canada
Cette réorganisation représente une occasion économique majeure pour le Canada, dont le sous-sol contient plusieurs des minéraux recherchés par les puissances industrielles. Le pays faisait partie des délégations présentes à la rencontre ministérielle organisée par Washington et est explicitement considéré par les États-Unis et le Japon comme un partenaire potentiel dans la diversification des approvisionnements.
Mais posséder des ressources ne garantit pas automatiquement une place dans la nouvelle chaîne de valeur.
Le Canada devra accélérer l’autorisation des projets, construire les infrastructures énergétiques et de transport nécessaires, soutenir la transformation locale et garantir un environnement réglementaire suffisamment prévisible pour attirer des investissements de plusieurs milliards de dollars.
Le Québec, avec son abondance d’électricité, son territoire minier et son accès aux marchés nord-américains et européens, pourrait également se positionner comme un centre de transformation plutôt que comme un simple fournisseur de minerai brut.
La fenêtre d’occasion est réelle, mais elle ne restera pas ouverte indéfiniment. L’Australie, les États-Unis, la Malaisie, le Brésil et plusieurs pays africains avancent eux aussi leurs projets.
La Chine domine toujours le marché mondial des terres rares. Pourtant, en utilisant cette domination comme moyen de coercition, Pékin a rappelé à tous ses clients que leur dépendance constituait une vulnérabilité stratégique.
Pendant longtemps, l’Occident savait qu’il devait diversifier ses approvisionnements, mais repoussait constamment les investissements nécessaires. Les restrictions chinoises semblent avoir transformé cette préoccupation abstraite en priorité industrielle.
Le pari de Pékin était que le monde ne pouvait pas se passer de ses terres rares. La réponse internationale actuelle suggère plutôt que le monde commence enfin à se donner les moyens d’en dépendre beaucoup moins.



