Il faut espérer que, cette fois, la leçon ait été comprise. Après des années de zigzags, de promesses tordues et de sabotage politique autour du troisième lien, la nouvelle première ministre du Québec, Christine Fréchette, envoie enfin un signal qui ressemble à du bon sens.
Comme le rapporte Raphaël Beaumont-Drouin pour Radio-Canada, Christine Fréchette a confirmé mercredi 15 avril que son gouvernement veut aller de l’avant avec un troisième lien à l’est de la région de Québec, « en collaboration avec le privé », et qu’elle souhaite agir « dès les prochaines semaines » afin de lancer un appel à propositions. La même annonce enterre du même coup le corridor central privilégié par le gouvernement Legault.
Ce revirement n’est pas banal. Il signifie, au minimum, que la nouvelle cheffe de la CAQ comprend une chose élémentaire que son parti a trop longtemps feint d’ignorer : le troisième lien n’a jamais été, dans l’esprit de la population, un tunnel bricolé entre des secteurs déjà congestionnés, débouchant vers Pierre-Bertrand ou Robert-Bourassa. Le projet que les gens de Québec et de Lévis portent depuis des décennies est un lien à l’est, pensé pour reconnecter réellement les deux rives et pour redonner un sens géographique au développement de la capitale.
Il faut rappeler à quel point la dernière mouture caquiste était devenue absurde. Le corridor officialisé en juin 2025 par le gouvernement Legault devait relier le chemin des Îles, à Lévis, à Québec via Robert-Bourassa ou Pierre-Bertrand. Le site officiel du gouvernement présentait encore ce corridor comme le projet en planification, tandis que des documents d’évaluation préliminaire révélés ensuite faisaient grimper la facture entre 5,3 et 8,2 milliards de dollars pour l’option Pierre-Bertrand, et entre 7,1 et 9,3 milliards pour l’option Robert-Bourassa. Autrement dit : des milliards pour un tracé que presque personne n’appelait de ses vœux.
Le plus révélateur, c’est que Christine Fréchette ne découvre pas cette position aujourd’hui. Dès le 17 février, en pleine course à la chefferie, elle avait déjà tourné le dos au scénario de son propre gouvernement en proposant plutôt un lien dans l’est, avec participation du privé et possibilité de péage. Bruno Marchand s’était alors montré ouvert à cette approche, notamment parce qu’elle rompait avec le corridor central. Ce que nous voyons aujourd’hui, ce n’est donc pas une improvisation de dernière minute, mais la confirmation d’une ligne qu’elle avait déjà tracée pendant la course.
Ce choix n’est pas anodin sur le plan politique : il constitue aussi une forme de compromis avec un électorat de droite — notamment dans la grande région de Québec — qui est historiquement le plus favorable au troisième lien, et qui adhère davantage à une logique d’utilisateur-payeur et de partenariat avec le privé. En ce sens, la formule évoquée par Fréchette permettrait non seulement de relancer le projet, mais aussi de le réaligner avec la base même qui l’a porté politiquement pendant des années.
Et c’est précisément pour cette raison qu’il faut accueillir cette annonce avec un optimisme prudent, mais réel. Prudent, parce que la CAQ a usé et abusé de ce dossier. Ce parti a promis le troisième lien, l’a reporté, l’a vidé de sa substance, l’a confié à la technocratie, puis l’a ressuscité sous une forme caricaturale, comme s’il cherchait à conserver l’étiquette sans jamais livrer le contenu. Réel, parce que pour la première fois depuis longtemps, la direction politique du gouvernement semble reconnaître que le tracé central était une impasse.
Le sourire de Bruno Marchand au sortir de sa rencontre avec la nouvelle première ministre est d’ailleurs révélateur. Selon Radio-Canada, le maire a parlé d’« totale adéquation » et a affirmé que cela « augure très bien pour la suite ». Cela ne veut pas dire que tout est réglé. Cela veut simplement dire qu’un espace politique s’ouvre de nouveau pour sortir du faux débat empoisonné des dernières années.
Car il faut le redire clairement : l’erreur fondamentale de la CAQ n’a pas été seulement d’hésiter. Elle a été de dénaturer le projet. À force de vouloir sauver la face, ménager les oppositions, flatter les technocrates et conserver un slogan électoralement rentable, le gouvernement Legault avait fini par produire une monstruosité politique : un « troisième lien » qui ne répondait plus à l’imaginaire, ni aux besoins, ni à l’intuition territoriale de la population. Le raccordement vers Sillery, la raffinerie Valero, Pierre-Bertrand ou Robert-Bourassa n’avait rien d’une vision pour l’est. C’était un détournement.
Si Christine Fréchette veut vraiment laver la réputation de son parti sur cet enjeu, elle devra aller jusqu’au bout. Cela exigera d’abord de rompre franchement avec la logique du sabotage caquiste. Cela exigera ensuite de reconnaître que le troisième lien n’est pas qu’un exercice de gestion de circulation, mais aussi un choix d’aménagement, de sécurité territoriale, de développement économique et de cohérence métropolitaine. Enfin, cela exigera de nommer clairement les choses : Québec n’a jamais demandé un tunnel technocratique vers un secteur déjà saturé; Québec demandait un lien à l’est.
Sur ce point, la nouvelle première ministre envoie effectivement de très bons signaux. Reste maintenant à voir si la CAQ est enfin prête à faire ce qu’elle aurait dû faire depuis le début : cesser de jouer avec ce dossier comme avec un gadget électoral, et commencer à le traiter comme un véritable projet de société.



