Virage pragmatique : Hydro-Québec relance la centrale au gaz de Bécancour

Après des années à promettre une transition énergétique rapide et exemplaire, le Québec se heurte désormais à une contrainte bien concrète : la capacité réelle de son réseau électrique à soutenir la croissance de la demande. L’annonce de la reconversion de la centrale au gaz de Bécancour, combinée au report de cinq ans de la cible de réduction des gaz à effet de serre (GES) du gouvernement Legault, illustre un même mouvement de fond : le retour du pragmatisme énergétique

Une centrale longtemps sous-utilisée, restaurée en « police d’assurance »

Dans un communiqué diffusé jeudi, Hydro-Québec confirme le lancement des démarches réglementaires en vue de convertir la centrale de TC Énergie à Bécancour pour une utilisation ponctuelle lors des périodes de pointe hivernale. Cette initiative s’inscrit dans le cadre du Plan d’action 2035 de la société d’État et vise à renforcer la sécurité et la fiabilité du réseau électrique lors des journées les plus froides de l’hiver.

Selon les informations rapportées par Hydro-Québec dans son communiqué officiel, la centrale reconvertie sera alimentée au gaz naturel renouvelable et disposera d’une capacité d’environ 350 mégawatts, soit l’équivalent de la consommation de quelque 70 000 résidences. Elle ne sera pas exploitée en continu, mais activée uniquement lorsque la demande atteindra des sommets, notamment lors des pointes hivernales.

Hydro-Québec rappelle que la demande d’électricité connaît une croissance soutenue et exerce une pression directe sur les pointes de consommation. En février 2023, un record historique de plus de 43 000 MW avait été enregistré, tandis que décembre 2025 a vu trois nouveaux records mensuels consécutifs, selon les données de la société d’État.

Une reconversion annoncée, mais pas immédiate

Comme le rapporte Hélène Baril pour La Presse, la centrale ne sera toutefois pas disponible pour l’hiver en cours. La mise en service est plutôt envisagée à l’horizon 2028-2029, après une série d’étapes réglementaires et techniques.

Le calendrier communiqué par Hydro-Québec prévoit que TC Énergie entamera dès l’hiver 2026 les démarches nécessaires à l’obtention des autorisations requises. Entre 2026 et 2028, les équipements seront convertis afin de permettre une exploitation adaptée aux périodes de pointe.

La journaliste rappelle également le contexte financier lourd entourant cette infrastructure. Construite en 2006 par TC Énergie pour alimenter le réseau québécois en continu, la centrale n’a pratiquement jamais été utilisée à cette fin. En vertu d’un contrat de 20 ans, Hydro-Québec a néanmoins versé environ 120 millions de dollars par année au propriétaire, pour un total dépassant les 2 milliards de dollars entre 2006 et 2026, pour une énergie dont le réseau n’avait pas besoin.

Une capacité réduite, mais jugée stratégique

Dans un article publié par Sébastien Lacroix pour Le Nouvelliste, il est précisé que la centrale reconvertie offrira une capacité moindre que celle pour laquelle elle avait été conçue à l’origine. Initialement prévue pour fournir entre 550 et 600 MW d’électricité et de vapeur, elle sera ramenée à environ 350 MW après conversion.

Hydro-Québec assume toutefois pleinement cette réduction, la centrale étant désormais pensée comme un outil de gestion de pointe plutôt que comme une source de production de base. La société d’État présente cette installation comme un élément parmi d’autres de son « coffre à outils », aux côtés des programmes de réduction volontaire de la consommation, de la tarification dynamique, de la gestion de la demande de puissance et de plateformes comme Hilo, qui permettraient d’éviter jusqu’à 2 600 MW lors des périodes critiques.

Le discours officiel : efficacité, prudence et fiabilité

Cité à la fois dans le communiqué d’Hydro-Québec et dans les reportages de La Presse, le vice-président exécutif Dave Rhéaume insiste sur la logique de transformation plutôt que de rupture : il s’agit de tirer parti d’une installation existante afin de répondre aux besoins réels du réseau, sans multiplier de nouvelles infrastructures lourdes.

Ce discours s’inscrit dans une reconnaissance implicite d’une réalité désormais difficile à contourner : la croissance de la demande, alimentée par l’électrification des transports, des bâtiments et des procédés industriels, accentue les contraintes sur le réseau bien plus rapidement que ne progressent les capacités de production pilotables.

En parallèle, Québec recule sur sa cible climatique

Cette annonce survient alors que le gouvernement Legault a officiellement repoussé de cinq ans sa cible de réduction des GES. Comme le rapporte Nicolas Lachance dans Journal de Québec, Québec renonce à atteindre une réduction de 37,5 % sous le niveau de 1990 d’ici 2030, reportant désormais cet objectif à 2035.

Le ministre de l’Environnement, Bernard Drainville, justifie cette décision par un souci de « pragmatisme vert », affirmant qu’atteindre la cible initiale en seulement cinq ans supplémentaires aurait fait peser des risques excessifs sur le tissu économique québécois. Selon les chiffres avancés par son cabinet, maintenir la cible de 2030 aurait entraîné des coûts additionnels de l’ordre de 9 milliards de dollars et une baisse anticipée du PIB de 1,4 %, tandis que le report à 2035 permettrait une légère croissance de 0,7 %.

Cette décision va à l’encontre des recommandations du Comité consultatif sur les changements climatiques, qui plaidait pour une cible plus ambitieuse, allant jusqu’à 45 % de réduction d’ici 2030, afin de limiter les impacts climatiques à long terme.

Une cohérence implicite entre énergie et climat

Pris ensemble, le report de la cible climatique et la relance encadrée de la centrale de Bécancour dessinent un même fil conducteur : l’acceptation graduelle des limites opérationnelles du modèle énergétique québécois. Malgré une production largement décarbonée grâce à l’hydroélectricité, le Québec demeure confronté à un défi structurel : fournir de la puissance lors de quelques centaines d’heures critiques par année, sans lesquelles la fiabilité du réseau serait compromise.

En ce sens, la centrale de Bécancour apparaît moins comme un reniement de la transition énergétique que comme un aveu de complexité. De même, le report de la cible de GES ne signifie pas l’abandon de la décarbonation, mais un étalement assumé de l’effort dans le temps, au nom de la stabilité économique et industrielle.

Ainsi, la reconversion de la centrale au gaz de Bécancour et le recul de cinq ans de la cible climatique traduisent un même réajustement stratégique. Face à la montée rapide de la demande électrique et aux contraintes budgétaires, le Québec semble délaisser les échéanciers symboliques au profit d’une gestion plus graduelle et plus réaliste de sa transition.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine