110 ans plus tard, des plongeurs retrouvent au fond du Saint-Laurent la travée perdue du pont de Québec

Elle se trouvait là depuis plus d’un siècle, à quelques dizaines de mètres sous les milliers d’automobilistes qui franchissent quotidiennement le pont de Québec. Tombée dans le Saint-Laurent lors de la catastrophe du 11 septembre 1916, l’ancienne travée centrale du pont vient d’être filmée et photographiée pour la première fois par deux plongeurs québécois. Une véritable capsule temporelle de plusieurs milliers de tonnes, figée au fond du fleuve depuis 110 ans.

Le 6 septembre dernier, les plongeurs Lysanne Des Landes et Francis Pouliot ont réussi à atteindre les vestiges de l’immense structure d’acier dans le cadre du tournage de la série Chasseurs d’épaves et cie, produite par l’historien maritime Samuel Côté. Selon le Journal de Québec, il s’agit des premières images connues prises directement sur la travée depuis qu’elle a disparu sous les eaux en 1916.

L’une des photos en question. (Crédit : Lysanne Des Landes et Samuel Côté)

L’expédition avait quelque chose d’une opération militaire. Les plongeurs ne disposaient que d’une fenêtre d’environ 15 à 20 minutes, déterminée par les marées, les vents, la météo, la circulation maritime et surtout les courants extrêmement puissants du Saint-Laurent à cet endroit. Même dans ces conditions soigneusement choisies, Francis Pouliot affirme que la visibilité sous l’eau ne dépassait guère 30 centimètres.

Allumer une lampe pouvait même empirer les choses en illuminant les particules en suspension. Lysanne Des Landes raconte avoir dû s’en remettre presque entièrement à son partenaire pour s’orienter dans l’obscurité. À cela s’ajoutait un autre danger : celui de s’empêtrer dans les poutres de cette gigantesque charpente alors que le courant pouvait reprendre brutalement. Les deux plongeurs, qui comptent environ 14 années d’expérience, déconseillent d’ailleurs formellement à des amateurs de tenter de reproduire l’exploit.

Carte acoustique de la travée centrale. (Crédit : Samuel Côté)

Une journée de fête devenue catastrophe

Pour comprendre ce qui repose sous le fleuve, il faut retourner au 11 septembre 1916.

La construction du pont de Québec avait déjà connu une première tragédie majeure. Le 29 août 1907, une partie de la structure s’était effondrée pendant les travaux, causant la mort de 76 ouvriers, dont 33 Mohawks de Kahnawake. Après cette catastrophe, le projet avait été entièrement revu et la construction avait repris avec un nouveau concept et des normes renforcées.

La nouvelle travée centrale fut assemblée dans l’anse de Sillery entre mai et juillet 1916. Cette gigantesque section devait ensuite être transportée sur le fleuve et hissée entre les deux bras cantilever déjà construits.

Le jour de l’opération, Québec était en fête. Selon les archives de la Ville de Québec, une foule estimée à plus de 100 000 personnes s’était massée sur les deux rives pour assister à ce qui devait constituer l’une des grandes prouesses d’ingénierie de l’époque. Les spectateurs occupaient également des embarcations sur le fleuve.

La travée pesait environ 5 200 tonnes. Des crics hydrauliques installés aux quatre coins commencèrent à la soulever à partir de pontons. Puis vint le craquement.

Sous les yeux de la foule, l’immense structure se tordit, ploya sur elle-même et plongea dans le Saint-Laurent. Treize travailleurs furent tués et 14 autres blessés. L’enquête attribua cette deuxième catastrophe à la défaillance d’une pièce de support — un défaut de moulage dans un élément utilisé lors de l’opération de levage.

La carcasse ne fut jamais remontée.

Une épave sous le pont depuis 1916

C’est donc cette même structure que Des Landes et Pouliot viennent de retrouver.

Samuel Côté travaillait depuis longtemps à ce projet. Dès avril 2025, il expliquait au Journal de Québec vouloir retourner sous le pont après une tentative précédente qui n’avait pas permis d’atteindre la travée. Pour préparer la plongée de cette année, l’historien a notamment étudié des documents anciens, des cartes et des relevés acoustiques du fond afin de déterminer avec précision le trajet que les plongeurs devaient suivre.

Le résultat offre une image saisissante : un enchevêtrement monumental de poutres, de membrures et de pièces d’acier qui demeure reconnaissable malgré onze décennies passées au fond du Saint-Laurent.

«C’est le plus grand exploit de ma carrière de plongée», a déclaré Lysanne Des Landes au Journal, parlant à la fois du défi technique et de la fierté d’avoir été la première à rapporter des images de la structure. Samuel Côté qualifie pour sa part l’opération de véritable «tour de force».

L’histoire est d’autant plus étonnante que le pont qui domine aujourd’hui cette épave est lui-même né de ces deux catastrophes. Une nouvelle travée centrale fut fabriquée dès l’année suivante. En septembre 1917, elle fut transportée jusqu’au pont et, cette fois, hissée avec succès à plus de 45 mètres au-dessus du fleuve. Le premier train traversa l’ouvrage quelques semaines plus tard.

Le pont de Québec demeure encore aujourd’hui le pont cantilever possédant la plus longue portée libre au monde, avec 549 mètres entre ses piliers principaux. Il a été désigné Monument historique international du génie civil en 1987 et lieu historique national du Canada en 1996.

Et sous cette prouesse d’ingénierie repose toujours sa jumelle ratée de 1916.

Pendant 110 ans, elle est demeurée invisible dans les eaux troubles du Saint-Laurent. Désormais, les Québécois peuvent enfin voir ce morceau spectaculaire — et tragique — de leur histoire.

Les images complètes doivent être présentées dans la série Chasseurs d’épaves et cie, qui sera rendue accessible sur la chaîne YouTube de Samuel Côté en novembre.

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