CBC à la croisée des chemins : l’analyse sévère d’un ancien producteur qui accuse la « monoculture » idéologique

Depuis plusieurs années, CBC/Radio-Canada est au cœur d’un débat national où s’entremêlent politique, culture et identité. Certains y voient un pilier de la démocratie canadienne ; d’autres y discernent un organisme déconnecté, financé par l’État pour ne servir qu’une fraction du pays. C’est dans ce contexte déjà tendu qu’une voix autorisée, celle de David Cayley, vient jeter un éclairage interne aussi rare que brutal.

Dans un article publié le 12 novembre 2025 dans le National Post, la chroniqueuse Donna Kennedy-Glans présente l’analyse de cet ancien producteur emblématique de CBC Radio. Son verdict est sans détour : la CBC, affirme-t-il, est arrivée à un « moment charnière », une fin de cycle où sa mission fondatrice — unir une population diverse par la réflexion et le dialogue — semble céder la place à une forme de rigidité idéologique.

« Une boutique » : CBC ne parle plus qu’à un public restreint

Kennedy-Glans rapporte que pour Cayley, qui a passé plus de quarante ans à CBC Radio, l’évolution du diffuseur public est marquée par un rétrécissement progressif de sa base intellectuelle. À ses yeux, CBC a cessé d’être un espace commun pour devenir un média façonné par et pour une seule sensibilité culturelle. Loin d’un service public capable d’embrasser la pluralité canadienne, il décrit désormais une institution captive de ses présupposés, incapable de sortir de l’horizon mental qu’elle partage avec son « public préféré ».

Cette dérive — qu’il qualifie de transformation en « boutique » — survient à un moment où la BBC traverse une crise de crédibilité similaire, mise à mal par des accusations de partialité. C’est ce parallèle qui donne tout son poids à la publication de son ouvrage récent, The CBC: How Canada’s Public Broadcaster Lost Its Voice (and How to Get it Back), publié chez Sutherland House.

Un financement public qui illustre davantage la politique que la réforme

Le National Post souligne qu’Ottawa vient d’ajouter 150 millions de dollars à CBC dans le budget 2025, tout en évoquant un mystérieux projet de modernisation du mandat de l’entreprise. Pour Cayley, interrogé par Kennedy-Glans, ces annonces relèvent d’abord d’un réflexe partisan : les conservateurs promettent de réduire le rôle de CBC, alors les libéraux contre-attaquent en injectant massivement de nouveaux fonds.

Derrière cette bataille politique se cache une interrogation plus fondamentale : que signifie réellement renforcer l’indépendance d’un média public quand celui-ci semble déjà aligné sur une vision particulière du monde ? Cayley juge que le problème n’est plus structurel, mais intellectuel. Il s’interroge également sur l’utilisation fréquente par le premier ministre Mark Carney du terme « désinformation ». Pour lui, ce mot, utilisé sans définition claire, finit par séparer les « bonnes » opinions de celles jugées dangereuses, plutôt que de distinguer le vrai du faux.

La pandémie comme moment révélateur d’un biais profond

Parmi les nombreux exemples évoqués, Kennedy-Glans insiste sur celui que Cayley considère comme le plus parlant : la couverture de la pandémie. L’ancien producteur estime que CBC a présenté comme certitudes scientifiques des éléments qui relevaient encore de l’hypothèse, tout en marginalisant les voix qui exprimaient des doutes légitimes.

Le public, explique-t-il, n’a jamais eu accès aux véritables débats scientifiques qui opposaient chercheurs, épidémiologistes et experts. Les critiques des quarantaines, du passeport vaccinal ou des modèles épidémiologiques ont été balayées d’un revers de main, rangées sous l’étiquette commode de « désinformation ». Pourtant, comme le rappelle Kennedy-Glans, plusieurs affirmations promues comme irréfutables se sont avérées inexactes, notamment celles concernant la localisation des vaccins dans l’organisme ou encore l’hypothèse d’une origine strictement naturelle du virus — aujourd’hui considérée plausible par la CIA elle-même.

Pour Cayley, le véritable problème n’est pas l’erreur scientifique, inhérente à toute situation nouvelle, mais l’absence d’humilité journalistique. CBC, dit-il, n’a pas accompagné la population dans un processus d’exploration, mais dans une forme de récit moral où les doutes étaient assimilés à des fautes.

Un refus persistant d’écouter ce qui dérange

Kennedy-Glans rapporte que cette fermeture ne s’est pas limitée au dossier sanitaire. Lorsque le convoi des camionneurs s’est installé à Ottawa, Cayley estime que CBC a refusé d’entendre la révolte civique qui s’y exprimait, préférant réduire le mouvement à ses excès les plus visibles. À ses yeux, pourtant, une partie importante du pays y voyait une réaction légitime à l’accumulation de mesures coercitives.

Le même schéma se serait reproduit dans les débats entourant les pensionnats autochtones. Qu’il s’agisse du projet de loi de la députée néo-démocrate Leah Gazan, qui cherche à criminaliser certaines interprétations historiques, ou de l’affaire survenue à Quesnel, où un maire fut attaqué parce que sa conjointe avait lu un livre proposant une vision divergente de l’histoire, Cayley observe une même tendance : CBC ne présente plus qu’un seul récit possible.

Or, pour un esprit formé à la pensée critique, comme le rappelle l’article du National Post, cette conception de l’histoire comme récit obligatoire représente un danger sérieux. Une société qui interdit les interprétations concurrentes ne peut plus prétendre au débat historique ; elle glisse vers l’orthodoxie.

Retrouver la mission intellectuelle d’un média public

Cayley n’est pas qu’un critique. Kennedy-Glans montre qu’il propose aussi une vision constructive : celle d’un diffuseur public redevenu un espace libre, intellectuellement exigeant, où des points de vue opposés peuvent se confronter sans anathèmes. Il évoque l’héritage de Harold Innis — figure fondatrice des sciences sociales canadiennes — qui insistait sur la nécessité de créer des lieux protégés des urgences politiques, où la réflexion véritable peut se déployer.

Pour Cayley, CBC pourrait être cet espace. Mais seulement si elle accepte de reconnaître qu’elle a cessé de l’être.

Un avertissement lancé à un moment historique

L’analyse transmise par Donna Kennedy-Glans met en lumière un constat difficile à ignorer : CBC se trouve à un carrefour. Entre les pressions politiques, la perte de confiance du public et la montée des récits idéologiques rigides, le diffuseur public ne peut plus simplement reconduire ses pratiques actuelles.

Le témoignage de Cayley, loin du ressentiment, sonne plutôt comme un appel au courage intellectuel. S’il affirme en riant qu’à presque 80 ans, il est « impossible à annuler », c’est peut-être parce que son rôle n’est plus de défendre une institution, mais de rappeler ce qu’elle devrait être : un lieu où l’on pense, où l’on débat, et où l’on entend plus qu’un seul pays — mais tous les pays que le Canada contient.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine