Dollard, Verchères et la Nouvelle-France assiégée : derrière les héros, un territoire fragile

Chaque année, lorsque revient la Journée nationale des Patriotes — autrefois la fête de Dollard — je repense inévitablement à une vieille note généalogique de ma famille. Mon ancêtre Pierre Guillet est arrivé en Nouvelle-France en 1647 avec son frère Mathurin. Quelques lignes plus loin dans les archives familiales, on apprend simplement que ce frère accompagnateur fut «tué par les Iroquois». Il n’aura jamais eu de descendance. Pierre, lui, survivra, fondera une famille à Batiscan, et c’est cette lignée qui me permet aujourd’hui d’exister.

À chaque fois que l’on évoque Adam Dollard des Ormeaux, Madeleine de Verchères ou les pionniers de cette époque, je pense donc moins à des personnages figés dans un vitrail patriotique qu’à une réalité beaucoup plus concrète : celle d’une petite colonie française extrêmement vulnérable, étirée le long du Saint-Laurent, où la mort violente faisait littéralement partie du quotidien.

Car pour comprendre Dollard, il faut d’abord comprendre la géographie réelle de la Nouvelle-France vers 1650.

Document généalogique sur la famille Cinq-Mars, par Henry Cinq-Mars, 1948

Le «Canada» français de l’époque n’a pratiquement rien à voir avec le Québec moderne. La colonie se résume essentiellement à une mince ligne de peuplement accrochée au fleuve Saint-Laurent. Québec demeure un petit poste colonial fortifié dominé par le cap Diamant. Trois-Rivières est un modeste noyau entre Québec et Montréal. Ville-Marie — le futur Montréal — n’est encore qu’un avant-poste exposé construit au pied du mont Royal, entouré d’une immense forêt.

Entre ces pôles, les colons s’installent progressivement sur les terres riveraines du Saint-Laurent et de ses affluents : à Beauport, Beaupré, Cap-de-la-Madeleine, Batiscan, Sillery, Château-Richer ou encore sur les premières seigneuries de la Côte-de-Beaupré et de la région trifluvienne. Ce que l’on appellera plus tard le Chemin du Roy n’existe même pas encore réellement sous sa forme continue. Les déplacements se font surtout par le fleuve, en canot ou en barque.

Et autour de cette mince bande défrichée commence immédiatement un territoire immense, boisé, parcouru de rivières et de portages stratégiques. La vallée du Richelieu, reliant le Saint-Laurent au lac Champlain et à la vallée de l’Hudson, constitue notamment l’un des grands axes d’invasion vers la colonie. Aujourd’hui encore, lorsqu’on suit le Richelieu vers Saint-Jean-sur-Richelieu, Chambly, Beloeil ou le pied du mont Saint-Hilaire, on traverse littéralement un ancien corridor militaire des guerres franco-iroquoises.

Plus à l’ouest, la rivière des Outaouais forme un autre axe vital. Elle relie les Pays-d’en-Haut, les Grands Lacs et les réseaux de traite des fourrures à Montréal. Le Long-Sault — dans la région de l’actuel Hawkesbury et de Carillon — représente alors un verrou stratégique majeur sur cette route fluviale.

Dans ce contexte, les attaques iroquoises ne sont pas des événements isolés surgissant au hasard dans une colonie paisible. Pendant des décennies, elles constituent une pression militaire constante sur l’ensemble de cet espace fragile.

Les colons vivent armés. Les champs sont dangereux. On travaille souvent en groupe afin d’éviter les embuscades. Des habitants disparaissent dans les bois ou sont capturés le long des rivières. Certaines fermes isolées sont abandonnées après des attaques. Montréal, surtout, demeure continuellement menacée. À certains moments, la survie même de la colonie paraît incertaine.

La destruction de la Huronie entre 1648 et 1650 montre d’ailleurs à quel point ces conflits dépassent largement quelques «raids» anecdotiques. Les offensives iroquoises contre les Hurons constituent de véritables opérations stratégiques destinées à détruire les alliés commerciaux et militaires des Français dans les Grands Lacs. Les missions et villages hurons situés au sud de la baie Georgienne — dans l’actuel Ontario — sont méthodiquement attaqués et incendiés.

Pour la Nouvelle-France, cette catastrophe est immense. Les Hurons formaient un tampon géopolitique entre les Iroquois et la vallée du Saint-Laurent. Leur destruction ouvre davantage encore le territoire aux offensives contre les établissements français eux-mêmes.

C’est dans ce climat qu’intervient l’expédition du Long-Sault en 1660.

Dollard des Ormeaux quitte Ville-Marie avec une petite troupe de Français et des alliés hurons et algonquins afin d’intercepter une force iroquoise descendant l’Outaouais vers Montréal. L’affrontement se déroule près des rapides du Long-Sault, dans un secteur qui commande l’accès fluvial à la colonie. Après plusieurs jours de siège dans un fortin improvisé, les défenseurs sont submergés.

Pendant longtemps, le récit populaire a surtout retenu l’image spectaculaire du baril de poudre lancé durant l’assaut final. Mais ce qui frappe surtout lorsqu’on replace l’événement dans son contexte territorial, c’est le niveau de précarité de la Nouvelle-France : une poignée d’hommes tenant un poste avancé sur une rivière stratégique pouvait réellement être perçue comme un obstacle susceptible de ralentir une offensive contre Montréal.

Quelques décennies plus tard, cette même logique de frontière assiégée réapparaît avec Madeleine de Verchères. En 1692, au bord du Saint-Laurent, entre Montréal et Sorel, la jeune Madeleine organise la défense du fort familial pendant qu’une attaque iroquoise surprend les habitants travaillant dans les champs autour de Verchères. Encore une fois, l’image héroïque bien connue cache une réalité beaucoup plus vaste : celle d’une vallée du Saint-Laurent où même les petites communautés établies depuis plusieurs décennies demeurent vulnérables.

Aujourd’hui, lorsqu’on traverse ces régions du Québec — le Richelieu, la Mauricie, les rives du Saint-Laurent, les abords de Montréal ou les anciens corridors fluviaux de l’Outaouais — il est facile d’oublier à quel point ce territoire fut longtemps fragile et disputé.

Mais derrière les figures héroïques de Dollard, de Verchères ou des pionniers de cette époque se trouvait surtout une société de quelques milliers d’âmes seulement, dispersées sur un immense territoire nord-américain, vivant dans l’ombre constante des attaques, des embuscades et de la peur de l’effondrement.

Et parfois, cette réalité historique se résume à une simple ligne dans des archives familiales : «tué par les Iroquois».

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