Une petite bombe vient d’éclater parmi les milléniaux du Québec : Corus, propriétaire de la chaîne Télétoon, a annoncé qu’elle ne renouvellerait pas son contrat avec Disney pour continuer de diffuser Les Simpson. Résultat : le doublage québécois de la série culte — qui fait travailler près de 40 personnes pendant six mois — est sur pause depuis la mi-juillet. Le milieu culturel dénonce une décision à courte vue, qui met en péril un joyau de la culture américaine devenu, grâce à la qualité de son adaptation, un élément de la culture québécoise.
Le doublage québécois des Simpson a accompagné la jeunesse de milliers de Québécois, qui ont grandi avec les voix de Marc Labrèche, Edgar Fruitier, Joanne Léveillée et Hubert Gagnon, pour ne citer que ceux-là. Les Simpson, ce n’est pas qu’une série américaine : c’est un emblème de l’industrie du doublage au Québec, et par ricochet, une part de notre identité culturelle.
Cela dit, après plus de trente saisons, on peut se demander s’il n’est pas temps de « tirer la plug ». La série a connu son âge d’or au cours de ses dix premières saisons. La première, assez rudimentaire sur le plan technique, proposait néanmoins des réflexions profondes sur la solidarité familiale, le devoir et le respect des autres. Par la suite, la maîtrise technique s’est raffinée et les scénarios ont offert des perles mémorables, souvent brillantes d’intelligence et d’humour.
Mais Les Simpson eux-mêmes ont déjà ironisé sur le sort des franchises animées qui finissent toujours par produire un film, ou sur les séries qui, en s’éternisant, finissent par s’user. Et c’est un peu ce qui leur est arrivé : la série, autrefois mordante et innovante, est devenue ce qu’elle critiquait jadis. Elle ne fait plus rire grand monde. Les milléniaux restent fidèles aux saisons d’époque, mais les plus jeunes sont passés à autre chose.
Il faut dire que la famille Simpson vit dans une réalité figée dans les années 90 : un seul salaire suffisait alors pour payer une maison et financer des voyages autour du monde. Or, pour la génération actuelle, cela ressemble presque à de la science-fiction. En plus, la télé conventionnelle a perdu son attrait au profit du streaming et des réseaux sociaux. Quant à la série elle-même, elle s’est transformée en une succession de sketchs sans réelle profondeur thématique.
Bien sûr, nous restons attachés à nos souvenirs en compagnie d’Homer, Marge, Lisa, Bart, Maggie et toute la faune de Springfield. Mais la longévité de la série soulève une question plus vaste que celle de l’arrêt du doublage québécois : fallait-il vraiment étirer la sauce à ce point ? Les faits parlent d’eux-mêmes : les cotes d’écoute n’ont jamais été aussi faibles. Même Télétoon préfère cesser la diffusion, malgré le fait qu’il s’agissait sans doute de son émission phare, aux côtés de South Park, Family Guy, American Dad et Henri pis sa gang.
Reste que le doublage québécois des Simpson aura marqué une génération entière. Sa disparition laissera un vide, comme nous avons ressenti un deuil à la mort d’Hubert Gagnon. L’importance du doublage au Québec est indéniable : souvenons-nous de Henri pis sa gang, dont la traduction fut arrêtée en plein milieu de la série. Depuis, certains fans se partagent sous le manteau de vieux enregistrements pirates, et quelques courageux ont même tenté un doublage amateur pour les saisons inédites.
Si nous reconnaissons la valeur des comédiens qui ont donné une âme québécoise à cette œuvre américaine, nous devrions les appuyer pour, au minimum, terminer la série en beauté. Les producteurs l’ont dit : tant que les doubleurs originaux anglais seront en vie, la série continuera. Mais pourquoi en finir ici, sur une note amère, même si la série n’a plus la cote ? Sinon, nous aurons l’impression de rester sur notre faim, comme si quelque chose d’essentiel nous avait échappé. Par respect pour les comédiens et le public.



