Pendant des années, la filière batterie a été présentée comme le grand projet économique du Québec moderne. Pierre Fitzgibbon la comparait à l’épopée hydroélectrique des années 1960. Des milliards de dollars publics ont été promis ou engagés afin de transformer le Québec en plaque tournante nord-américaine des véhicules électriques et des batteries.
Or, le rapport de la Vérificatrice générale du Québec déposé cette semaine vient confirmer une série de critiques formulées depuis longtemps à l’égard de cette stratégie : manque de planification, absence d’objectifs clairement définis, reddition de comptes déficiente et gestion gouvernementale improvisée.
Les grands médias québécois ont rapidement retenu les passages les plus accablants du rapport. La Presse souligne que près de 700 millions de dollars ont été versés à des entreprises aujourd’hui en faillite et rapporte que la Vérificatrice générale constate qu’« aucun objectif, aucun échéancier, aucune mesure, aucun indicateur, aucune cible » n’avaient été établis. Radio-Canada parle d’une gestion « peu rigoureuse » de la filière batterie, tandis que le Journal de Québec évoque carrément une filière « en déroute ».
Ces conclusions surviennent après une succession de revers majeurs. Les faillites ou restructurations de Northvolt, Lion Électrique et Taiga ont déjà coûté des centaines de millions de dollars aux contribuables québécois. L’an dernier, l’ouverture même de l’enquête du Vérificateur général avait été motivée par les préoccupations entourant les sommes investies, la transparence des ententes et les risques financiers assumés par l’État.
Plus récemment encore, le gouvernement a dû reconnaître que l’objectif phare de 10 000 emplois liés à la filière batterie ne sera pas atteint. Le ministère de l’Économie admet désormais que cette cible n’est plus réaliste, alors que plusieurs des projets présentés comme structurants ont été abandonnés, suspendus ou considérablement réduits.
Le problème n’est pas seulement la gestion
La tentation sera grande pour plusieurs commentateurs de réduire l’affaire à un simple problème de gouvernance ou de mauvaise exécution. Or, le rapport soulève une question beaucoup plus fondamentale.
Et si le problème était le modèle lui-même?
Depuis plusieurs années, Québec Nouvelles soutient que la filière batterie s’apparente davantage à une bulle spéculative alimentée par les subventions gouvernementales qu’à un véritable développement industriel fondé sur les avantages comparatifs naturels du Québec.
La stratégie reposait sur plusieurs hypothèses extrêmement optimistes : croissance rapide et continue du marché des véhicules électriques, maintien des subventions américaines et européennes, accès garanti au capital privé, prix élevés des minéraux critiques et stabilité géopolitique internationale.
Or, pratiquement toutes ces hypothèses ont été ébranlées au cours des dernières années.
La demande mondiale pour les véhicules électriques a ralenti. Les constructeurs automobiles ont révisé leurs prévisions. Les chaînes d’approvisionnement se sont complexifiées. Les taux d’intérêt ont augmenté. Plusieurs entreprises vedettes du secteur ont vu leur valeur s’effondrer.
Dans un tel contexte, le gouvernement du Québec s’est retrouvé exposé à des risques considérables précisément parce qu’il avait choisi de miser massivement sur quelques entreprises et quelques technologies particulières plutôt que de créer un environnement général favorable à l’investissement.
Le rapport de la Vérificatrice générale semble d’ailleurs rejoindre indirectement cette critique lorsqu’il souligne l’absence d’objectifs clairement définis, d’indicateurs de performance et de mécanismes rigoureux d’évaluation.
Une politique énergétique à sens unique
L’autre paradoxe de ce dossier est qu’au moment même où Québec injectait des milliards dans des projets de batteries, plusieurs secteurs énergétiques traditionnels continuaient d’être marginalisés ou découragés.
Le Québec possède pourtant d’importantes ressources naturelles, un potentiel minier considérable, une expertise industrielle reconnue et un avantage énergétique unique grâce à son hydroélectricité.
Une stratégie énergétique réellement diversifiée aurait pu chercher à développer simultanément plusieurs filières plutôt que de concentrer autant de capital politique et financier dans un seul secteur fortement dépendant des tendances mondiales et des programmes de subventions gouvernementales.
L’ironie est que le rapport de la commissaire au développement durable insiste lui-même sur l’importance d’une vision à long terme, de la soutenabilité des finances publiques et de la prise en compte des coûts réels des décisions gouvernementales.
Duhaime dénonce un « dogmatisme écologique »
Le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, a réagi rapidement à la publication du rapport.
Dans un communiqué transmis aux médias, il affirme être « dégoûté » par les conclusions de la Vérificatrice générale et soutient que le gouvernement a fait preuve « d’amateurisme, d’improvisation, d’opportunisme électoral, de manque de planification et de dogmatisme écologique ».
Son porte-parole économique, Adrien Pouliot, dénonce pour sa part ce qu’il qualifie de gaspillage de fonds publics et accuse la CAQ d’avoir multiplié les annonces dans un objectif politique plutôt qu’économique.
Le Parti conservateur rappelle également avoir critiqué dès le départ les importantes subventions accordées à la filière batterie et remet en question le rôle du Fonds de développement économique du Québec, par lequel plusieurs de ces aides ont été accordées.
La fin d’une époque?
Le rapport de la Vérificatrice générale ne signe probablement pas la disparition de la filière batterie au Québec. Plusieurs projets demeurent actifs et certaines entreprises poursuivent leurs activités.
Cependant, il marque vraisemblablement la fin d’une certaine illusion.
Pendant plusieurs années, le discours gouvernemental a présenté la filière batterie comme une évidence économique, un pari pratiquement sans risque et une voie incontournable vers la prospérité. Toute remise en question était souvent balayée comme du pessimisme ou un refus de la transition énergétique.
Le rapport déposé cette semaine rappelle plutôt une vérité fondamentale : lorsqu’un gouvernement engage des milliards de dollars provenant des contribuables, la rigueur, la transparence et l’évaluation des risques ne sont pas facultatives.
Après les faillites, les pertes financières, les objectifs abandonnés et maintenant les constats sévères de la Vérificatrice générale, une question demeure : combien d’argent public faudra-t-il encore engloutir avant que Québec accepte de réévaluer en profondeur l’ensemble de sa stratégie industrielle fondée sur le choix politique de « champions » subventionnés?



