Fuir pour se faire soigner : quand les Canadiens paient deux fois pour leur santé

Depuis des années, le système de santé canadien est présenté comme l’un des piliers du modèle social du pays. Universel, public, accessible à tous — du moins en théorie. Or, derrière ce discours rassurant, une réalité beaucoup plus brutale s’impose progressivement : des dizaines de milliers de Canadiens choisissent désormais de quitter le pays — et de payer de leur poche — pour obtenir des soins auxquels ils n’ont pas accès à temps chez eux.

C’est ce constat troublant que dressent Mackenzie Moir et Nadeem Esmail, analystes au Fraser Institute, dans une chronique publiée le 15 janvier 2026 dans le Toronto Sun, intitulée Canadian patients travel and pay to escape Canadian health-care system.

Des délais parmi les pires du monde développé

Au cœur de leur analyse : la question des temps d’attente, devenue centrale dans l’expérience des patients canadiens. Selon les données citées par Moir et Esmail, le délai médian entre la référence d’un médecin et le traitement s’élevait à 28,6 semaines l’an dernier. Il s’agit du deuxième délai le plus long jamais enregistré, et d’un temps d’attente plus de trois fois supérieur à celui observé en 1993.

Ce chiffre, déjà alarmant en soi, prend une dimension encore plus préoccupante lorsqu’il est comparé à la situation internationale. Malgré des niveaux de dépenses en santé parmi les plus élevés du monde développé, le Canada se classe néanmoins parmi les pays où l’on attend le plus longtemps pour recevoir des soins spécialisés. Une contradiction flagrante entre l’effort financier collectif et les résultats concrets pour les patients.

Plus de 100 000 Canadiens soignés à l’étranger en un an

Face à cette situation, de nombreux Canadiens ne se contentent plus d’attendre. Les auteurs rapportent que, selon une enquête menée auprès de médecins spécialistes, près de 2,1 % des patients canadiens ont voyagé à l’étranger pour recevoir des soins médicaux en 2025.

En combinant ce pourcentage avec le volume total de procédures médicales effectuées au pays, l’étude du Fraser Institute estime que 105 529 Canadiens ont quitté le Canada pour se faire soigner en une seule année. Les provinces les plus touchées sont l’Ontario, la Colombie-Britannique et l’Alberta, tandis que les soins les plus fréquemment recherchés à l’étranger concernent l’urologie, la chirurgie générale et la médecine interne.

Les auteurs soulignent toutefois que ce chiffre est probablement conservateur. L’estimation repose sur des sondages auprès de spécialistes et ne tient pas compte des patients qui quittent le pays sans même consulter un spécialiste canadien. D’autres méthodologies, notent-ils, suggèrent que le phénomène pourrait être encore plus étendu.

Payer deux fois pour se faire soigner

L’un des aspects les plus révélateurs — et les plus injustes — de cette réalité est son coût humain et financier. Les Canadiens qui choisissent l’option de l’exil médical doivent non seulement quitter leur foyer, leur réseau de soutien et leur environnement, mais aussi assumer l’entièreté des coûts de leurs soins, en plus des frais de déplacement.

Comme le rappellent Moir et Esmail, ces patients paient littéralement deux fois : une première fois par leurs impôts, qui financent le système public canadien, et une seconde fois en déboursant directement pour des soins à l’étranger. Une situation qui amène inévitablement une question dérangeante : combien de Canadiens supplémentaires feraient le même choix s’ils en avaient les moyens financiers?

L’interdiction du privé : une exception canadienne

Les auteurs prennent soin de préciser que le tourisme médical n’est pas un phénomène exclusivement canadien. Toutefois, le Canada se distingue négativement par un élément fondamental : l’interdiction quasi totale d’alternatives privées accessibles à l’intérieur du pays.

Dans la majorité des autres pays dotés d’un système universel, les patients peuvent, lorsque le système public échoue, se tourner vers des options privées nationales, sans quitter leur pays. Au Canada, seuls les Québécois disposent de certaines alternatives limitées, et l’Alberta pourrait bientôt leur emboîter le pas à la suite de réformes proposées par son gouvernement.

Ailleurs au pays, l’absence de solutions internes force les patients à choisir entre l’attente indéfinie ou l’exil médical — une option inaccessible pour les plus modestes. Ce cadre réglementaire, affirment Moir et Esmail, aggrave les inégalités et détériore l’accès aux soins pour ceux qui n’ont ni les ressources ni la mobilité nécessaires pour partir.

Un verdict sévère sur l’état du système

En conclusion, les auteurs rappellent un chiffre qui, à lui seul, résume l’ampleur du malaise : près de 106 000 Canadiens ont voyagé et payé pour échapper au système de santé canadien en une seule année. Un indicateur qui, selon eux, « parle de lui-même » quant à la performance réelle du système.

Pour Moir et Esmail, un système de santé véritablement efficace devrait réduire les incitations à fuir, et non les multiplier. Il devrait également permettre l’achat de soins privés à l’intérieur du pays, afin de désengorger le système public, d’introduire une saine concurrence et de garantir un accès équitable — y compris pour ceux qui ne peuvent pas se permettre de franchir les frontières.

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