La guerre déclenchée au Moyen-Orient et les perturbations majeures du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz provoquent un choc énergétique mondial qui ravive un vieux débat au Canada : celui du rôle que le pays pourrait jouer comme fournisseur énergétique stable pour ses alliés.
Alors que les marchés pétroliers réagissent déjà à la hausse des prix et aux risques d’approvisionnement, plusieurs analystes et responsables politiques évoquent désormais ouvertement l’idée que le Canada — et plus largement l’Amérique du Nord — pourrait devenir un pilier de sécurité énergétique pour une partie du monde. Dans ce contexte, la question du développement des ressources énergétiques canadiennes et des infrastructures d’exportation revient brutalement au centre du débat politique.
Le détroit d’Ormuz, un choc pour les marchés énergétiques mondiaux
Selon le journaliste Jeremie Charron de CTV News, la guerre en cours en Iran pousse déjà certains pays vers une possible crise énergétique. Le conflit perturbe le trafic dans le détroit d’Ormuz, l’un des passages maritimes les plus stratégiques de la planète.
Environ un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié (GNL) mondial transite normalement par ce corridor reliant le golfe Persique à l’océan Indien. Toute perturbation dans cette zone a donc des répercussions immédiates sur les marchés internationaux.
L’ancien PDG de l’Alberta Petroleum Marketing Commission, Richard Masson, explique à CTV News que cette situation modifie profondément la perception du risque énergétique. Selon lui, les pays consommateurs devront désormais réfléchir beaucoup plus sérieusement à la provenance de leur pétrole et de leur gaz.
« Cela change complètement notre vision du risque et de la provenance du pétrole et du gaz », affirme Masson.
La fermeture de facto du détroit menace particulièrement les marchés asiatiques. Comme le rappelle Charron, la majorité des cargaisons qui y transitent sont destinées à la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud, des économies très dépendantes des importations énergétiques.
La flambée des prix et la redécouverte du risque géopolitique
La réaction des marchés ne s’est pas fait attendre.
Selon Alex Kimani, dans une analyse publiée par Oilprice.com, les prix du pétrole ont bondi dès l’annonce de la fermeture du détroit par les Gardiens de la révolution iraniens. Le Brent a dépassé les 80 dollars le baril, atteignant environ 85 dollars, une première depuis l’été 2024.
Cette hausse reflète un phénomène bien connu dans les marchés énergétiques : le retour du « risque géopolitique » comme facteur déterminant des prix.
Dans une chronique pour BOE Report, l’analyste énergétique Terry Etam souligne que ce risque avait été largement ignoré durant les quinze dernières années, en raison de l’augmentation rapide de la production de pétrole de schiste aux États-Unis. Cette révolution énergétique avait contribué à stabiliser les prix mondiaux.
Mais cette dynamique semble aujourd’hui s’essouffler.
Etam explique que les producteurs américains, contrairement à l’ancienne stratégie de l’OPEP, ne cherchent pas à gérer activement les prix. Ils réagissent plutôt avec prudence aux fluctuations du marché et hésitent à augmenter rapidement la production lorsque les prix montent.
Résultat : les chocs géopolitiques peuvent de nouveau provoquer des perturbations majeures sur l’offre mondiale.
Le Canada vu comme un fournisseur énergétique stable
Dans ce contexte, plusieurs analystes estiment que le Canada pourrait tirer profit de sa réputation de fournisseur stable.
Toujours selon Alex Kimani dans Oilprice.com, le gestionnaire de portefeuille Eric Nuttall de Ninepoint Partners estime que le conflit au Moyen-Orient représente une « énorme opportunité » pour le secteur énergétique canadien.
Nuttall soutient que le Canada possède un avantage stratégique unique : un environnement politique stable ; d’immenses réserves énergétiques et des décennies de production disponibles dans les sables bitumineux.
Les réserves de la formation de Clearwater, en Alberta, contiendraient par exemple plus de 70 milliards de barils de pétrole lourd en place, avec une production qui pourrait atteindre près de 400 000 barils par jour d’ici 2031.
Selon lui, la sécurité d’approvisionnement — longtemps négligée dans les marchés mondiaux — redevient désormais un facteur central.
Ottawa reconnaît l’intérêt croissant des alliés
Le gouvernement fédéral semble lui-même percevoir cette évolution.
Dans une entrevue accordée à CTV Power Play, citée par Jeremie Charron, toujours pour CTV News, le ministre canadien de l’Énergie Tim Hodgson a déclaré que plusieurs pays alliés s’intéressaient de plus en plus au Canada comme source énergétique fiable.
« Ce qui se passe au Moyen-Orient pousse nos alliés à se tourner davantage vers le Canada », affirme Hodgson.
Selon le ministre, ces pays recherchent avant tout trois choses : une source d’énergie fiable, sécuritaire et durable à long terme.
Or, sur ces trois critères, le Canada pourrait théoriquement répondre à une partie de la demande.
L’obstacle majeur : les infrastructures canadiennes
Malgré ce potentiel, plusieurs experts soulignent que le Canada n’a pas encore les infrastructures nécessaires pour profiter pleinement de cette situation.
L’économiste Colin Mang explique à CTV News que le Canada pourrait augmenter légèrement ses exportations d’énergie, mais qu’il serait incapable de compenser une perte majeure d’approvisionnement provenant du Moyen-Orient.
Le principal obstacle demeure l’accès aux marchés asiatiques.
« Nous n’avons pas actuellement la capacité de pipelines nécessaire pour traverser les Rocheuses et devenir un grand exportateur vers l’Asie », explique Mang.
Un second pipeline vers la côte ouest fait l’objet d’un protocole d’entente entre Ottawa et l’Alberta, mais un tel projet prendrait plusieurs années à se concrétiser.
L’enjeu stratégique du gaz naturel et des engrais
La crise actuelle ne touche pas seulement le pétrole.
Dans BOE Report, Terry Etam rappelle que près du tiers de l’approvisionnement mondial en engrais azotés transite également par le détroit d’Ormuz.
Or, la production d’engrais dépend directement du gaz naturel, utilisé pour fabriquer l’ammoniac et les nitrates nécessaires à l’agriculture mondiale.
Etam souligne que le Canada possède un avantage exceptionnel : des réserves gigantesques de gaz naturel à très bas prix, notamment dans l’Ouest canadien.
Selon lui, le pays pourrait devenir l’un des plus importants producteurs d’engrais au monde si les obstacles réglementaires étaient réduits.
« Huit milliards d’êtres humains ne peuvent survivre sans une industrie mondiale des engrais en bonne santé », écrit Etam.
Dans ce contexte, le développement du gaz naturel canadien pourrait jouer un rôle stratégique non seulement pour l’énergie, mais aussi pour la sécurité alimentaire mondiale.
Une occasion pour repenser la politique énergétique canadienne
La crise actuelle illustre une réalité souvent ignorée dans le débat énergétique : l’énergie n’est pas seulement une question environnementale ou économique, mais aussi géopolitique.
Pour des pays dépendants des importations énergétiques — notamment en Asie et en Europe — la stabilité politique du fournisseur devient un critère essentiel.
Dans ce contexte, le Canada possède plusieurs atouts : d’immenses ressources pétrolières et gazières ; une stabilité institutionnelle rare parmi les grands producteurs et une proximité stratégique avec les marchés occidentaux.
Mais ces avantages demeurent largement sous-exploités en raison de contraintes réglementaires et d’un manque d’infrastructures.
Le rôle potentiel du Québec dans cette nouvelle réalité énergétique
Pour le Québec, cette situation pose également une question stratégique.
Le débat énergétique québécois est souvent limité à l’électricité et aux énergies renouvelables. Pourtant, le Canada demeure l’un des plus grands producteurs d’hydrocarbures au monde, et les crises géopolitiques montrent régulièrement que ces ressources jouent un rôle central dans la sécurité économique et politique des démocraties occidentales.
Dans un monde où les routes énergétiques peuvent être paralysées par des conflits ou des attaques asymétriques, la stabilité nord-américaine représente un avantage majeur.
Si le Canada décide réellement de devenir un fournisseur énergétique fiable pour ses alliés, cela nécessitera non seulement de nouveaux pipelines et terminaux d’exportation, mais aussi un débat plus large sur le rôle stratégique de l’énergie dans l’économie canadienne.
La guerre en Iran pourrait ainsi marquer un tournant : celui d’un retour brutal du réalisme énergétique



