La lenteur et le silence : le projet de Marchand pour Québec

Depuis plusieurs jours, Bruno Marchand multiplie les annonces électorales. Les conférences de presse s’enchaînent dans les banlieues, avec de nouvelles promesses qui, à première vue, paraissent répondre aux besoins des quartiers périphériques. Mais derrière cette avalanche d’engagements se dessine une philosophie beaucoup plus cohérente qu’il n’y paraît : celle d’un maire qui conçoit l’avenir de Québec comme une ville ralentie, apaisée, contenue. Une ville sans éclat ni vision structurante, où la tranquillité des uns passe avant le dynamisme de tous.

Une ville pensée pour ralentir

L’un des symboles les plus parlants de ce projet est l’annonce récente de l’installation de 400 nouveaux seuils de ralentissement. Marchand se félicite pour la réduction de vitesse enregistrée dans les projets pilotes : passer de 47 km/h à 31 km/h lui apparaît comme une victoire. Mais au-delà de l’effet statistique, c’est tout un état d’esprit qui transparaît. L’avenir qu’il imagine pour la capitale nationale n’est pas celui d’une métropole fluide et connectée, mais d’un territoire morcelé par des obstacles où la lenteur devient vertu civique.

La même logique guide le déploiement accéléré des zones pour aînés, présentées comme de petites oasis de sécurité avec bancs, feux piétons et trottoirs gonflés. Encore une fois, on comprend l’intention : protéger les plus vulnérables. Mais la multiplication de ces espaces spécialisés contribue aussi à une vision gérontocratique de la ville. Québec devient une succession de zones tranquilles, pensées davantage pour la marche lente et le repos que pour l’énergie d’une capitale nationale.

Même dans le Vieux-Québec, le maire sortant promet de « régler » le problème du bruit non pas par une réflexion d’ensemble sur l’animation touristique et la vitalité commerciale, mais en limitant les trajets d’autocars et en les remplaçant par des navettes électriques silencieuses. L’idéal qu’il dessine n’est pas celui d’un quartier historique animé, cosmopolite et vibrant, mais celui d’un cloître patrimonial, où l’on chuchote pour ne pas déranger les résidents.

Le décorateur plutôt que le bâtisseur

Ce penchant pour l’apaisement s’inscrit dans une manière plus large de gouverner. Bruno Marchand apparaît moins comme un bâtisseur que comme un décorateur de finition. Il promet de refaire le pavage de 400 kilomètres de rues en banlieue et de « moderniser » des boulevards, mais sans jamais affronter l’enjeu central : la saturation des transits autoroutiers qui étranglent la couronne nord. Là où un maire visionnaire verrait la nécessité d’infrastructures structurantes, Marchand se contente d’un rapiéçage cosmétique et d’une maintenance basique des infrastructures existantes.

Le même réflexe se retrouve dans la mobilité active. Les corridors VivaCité, rebaptisés pour évacuer le mot « vélo », deviennent des espaces hybrides où piétons, cyclistes et autres usagers se partagent la voie au prix d’une efficacité moindre. Ce qui aurait pu être un véritable réseau de transport rapide pour les vélos se transforme en compromis bancal : assez sécuritaire pour donner bonne conscience, trop lent et encombré pour réellement structurer la mobilité.

Cette politique de petits aménagements, saupoudrés ici et là, donne l’impression d’un clientélisme municipal. On promet un seuil de ralentissement à tel quartier, une zone apaisée à tel autre, un pavage dans une banlieue, une navette électrique dans le Vieux. Chaque groupe reçoit son lot de promesses, mais la ville, elle, n’avance pas.

Le refus d’agrandir et la contradiction du logement

Le meilleur exemple de cette contradiction est venu en début de campagne. À Beauport, Marchand annonçait la construction de 5000 maisons unifamiliales pour faciliter l’accès à la propriété. Quelques jours plus tard, il se rétractait en affirmant qu’il ne voulait pas « agrandir la ville ». Cette volte-face résume parfaitement son approche : promettre à court terme pour séduire, mais se refermer aussitôt dans un discours de stagnation.

Car comment résoudre la crise du logement à Québec si l’on refuse d’agrandir le périmètre urbain, de construire de nouveaux axes, de penser des liaisons rapides? Marchand préfère subventionner des promoteurs pour bâtir quelques maisons « abordables », quitte à créer des précédents fiscaux discutables, plutôt que d’affronter la question de fond. Là encore, on soigne la façade, mais on évite la fondation.

Une utopie de la quiétude

Ce portrait se complète par l’idéologie qui habite Bruno Marchand. Dans ses interventions publiques, il assume vouloir empêcher l’expansion de la ville. Ses solutions sont toutes tournées vers l’apaisement : seuils, zones calmes, trottoirs, pistes cyclables partagées. Sa vision est celle d’une cité verte et silencieuse, où l’on se déplace à dix kilomètres à l’heure, où les marchettes côtoient les vélos, où les rues du centre ressemblent à des cloîtres aseptisés.

C’est une utopie douce, presque monastique. Mais c’est aussi une utopie de stagnation. Québec n’est plus pensée comme une métropole en devenir, mais comme une ville-musée à protéger du bruit, de la vitesse, du mouvement. Sous prétexte de quiétude, on renonce à l’ambition.

Le contraste avec une capitale dynamique

Ce choix tranche avec l’élan de la période Labeaume, marquée par des projets audacieux, parfois trop grands, mais porteurs de dynamisme. On se souvient du centre Vidéotron, de la promenade Samuel-de-Champlain, des écoquartiers, des grands événements qui ont placé Québec sur la carte internationale. Tout n’était pas parfait, mais il y avait une volonté de bâtir, de faire rayonner la ville.

Aujourd’hui, Bruno Marchand propose l’inverse : non plus viser haut, mais rapetisser; non plus projeter Québec dans l’avenir, mais la ralentir dans le présent. Ses politiques séduisent peut-être certains électeurs lassés de l’agitation, mais elles condamnent la capitale nationale à un rôle secondaire, figé, à l’écart des grandes ambitions de l’Amérique française.

Marchand, entre stagnation et décroissance

Le projet de Bruno Marchand pour Québec n’est pas un projet de croissance ni de rayonnement. C’est un projet de lenteur et de silence, pensé pour apaiser les quartiers, réduire le bruit, restreindre la vitesse, contenir l’expansion. À court terme, il flatte une clientèle électorale avide de tranquillité. À long terme, il enferme la ville dans une torpeur sans horizon.

Québec a le choix : se contenter d’être une capitale au pas ralenti, ou redevenir une métropole ambitieuse et attractive. Marchand a choisi la première option. Reste à voir si les citoyens accepteront de suivre un maire qui, au lieu de viser les étoiles, préfère bâtir des trottoirs.

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