« Le marché du carbone est brisé » : un obstacle de plus aux ambitions énergétiques de Carney

Alors que le premier ministre Mark Carney multiplie les déclarations sur la nécessité de faire du Canada une « superpuissance énergétique », un acteur inattendu vient remettre en question l’un des piliers mêmes de cette stratégie : le marché du carbone.

Dans une lettre d’opinion publiée par l’Edmonton Journal, Sean Collins, président-directeur général de Varme Energy, affirme sans détour que « le marché du carbone canadien est brisé ». Une affirmation d’autant plus frappante qu’elle ne provient pas d’un critique des politiques climatiques, mais d’un entrepreneur dont l’entreprise repose précisément sur les mécanismes de captage et de stockage du carbone que les gouvernements cherchent à promouvoir.

Plus étonnant encore, Collins soutient que les États-Unis de Donald Trump offrent aujourd’hui un environnement plus favorable aux projets de séquestration du carbone que le Canada.

« Peu importe ce que l’on pense des politiques climatiques, les investisseurs réagissent aux incitatifs, pas aux aspirations », écrit-il.

Une stratégie énergétique fondée sur la compensation des émissions

Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney tente de concilier deux objectifs qui peuvent sembler contradictoires : relancer le développement énergétique canadien tout en maintenant les cibles climatiques du pays.

Le compromis proposé repose largement sur des technologies de réduction ou de compensation des émissions, notamment le captage et le stockage du carbone.

C’est d’ailleurs ce qui permet au gouvernement de défendre simultanément la construction de nouvelles infrastructures énergétiques et le maintien de ses engagements climatiques.

Or, selon Collins, l’un des principaux mécanismes censés soutenir cette transition ne fonctionne tout simplement plus.

Varme Energy développe des installations qui transforment les déchets municipaux en électricité tout en captant et en stockant de façon permanente le dioxyde de carbone produit par le processus. L’entreprise affirme avoir pris ses décisions d’investissement en fonction des signaux envoyés par Ottawa au cours des dernières années.

En 2020, le gouvernement fédéral annonçait notamment un prix du carbone devant atteindre 170 dollars la tonne d’ici 2030. En 2021, Ottawa instaurait également un crédit d’impôt couvrant une partie importante des investissements liés au captage du carbone.

Selon Collins, de nombreuses entreprises ont alors mobilisé des capitaux, obtenu des permis et développé leurs projets sur la base de ces paramètres.

Quand les chiffres ne fonctionnent plus

Le problème, explique-t-il, est que les règles ont changé.

Le protocole d’entente énergétique conclu récemment entre Ottawa et l’Alberta prévoit désormais un prix plancher de 60 dollars la tonne en 2030.

Pour Varme, cette modification bouleverse complètement la rentabilité des projets.

Collins affirme que le coût réel du captage et du stockage permanent du carbone atteint environ 118 dollars la tonne. Les revenus accessibles sur le marché canadien demeurent largement inférieurs à ce seuil.

Même les contrats de carbone parmi les plus avantageux disponibles au pays laisseraient l’entreprise perdre plus de 30 dollars par tonne avant même de tenir compte des coûts de financement et des investissements initiaux.

« Les calculs ne fonctionnent plus », résume-t-il.

Cette situation crée une contradiction majeure pour la stratégie énergétique du gouvernement fédéral. Si les technologies de captage du carbone sont appelées à jouer un rôle central dans le développement futur des ressources canadiennes, encore faut-il que les mécanismes économiques permettant leur déploiement soient viables.

Même Trump ferait mieux

L’un des passages les plus révélateurs du texte concerne la comparaison avec les États-Unis.

Collins explique que les projets américains bénéficient actuellement d’incitatifs équivalant à environ 120 dollars canadiens par tonne de carbone séquestrée, auxquels s’ajoutent d’autres sources de revenus.

Résultat : les investisseurs regardent de plus en plus vers le sud de la frontière.

Le constat est politiquement embarrassant pour Ottawa.

Pendant des années, les gouvernements canadiens ont présenté leurs politiques climatiques comme plus ambitieuses que celles des administrations républicaines américaines. Or, voilà qu’un entrepreneur du secteur du captage du carbone affirme que les États-Unis offrent aujourd’hui de meilleures conditions pour développer ce type de projets.

Autrement dit, même dans un secteur largement dépendant des politiques climatiques, le Canada peine à demeurer compétitif.

Le cas du Québec

Cette critique soulève également des questions pour le Québec.

La province demeure liée au marché du carbone californien et continue de présenter ce système comme un outil central de sa stratégie environnementale.

Or, depuis plusieurs années, les critiques soulignent les effets pervers de ces mécanismes : hausse des coûts énergétiques, complexité réglementaire et difficulté à évaluer les bénéfices économiques réels.

Si l’on accepte le diagnostic de Collins, le problème dépasse largement le seul captage du carbone. C’est l’ensemble de l’architecture réglementaire entourant les marchés du carbone qui pourrait être remise en question.

Une contradiction au cœur du projet Carney

L’article de Sean Collins met finalement en lumière une faiblesse fondamentale de la stratégie énergétique actuelle du gouvernement fédéral.

Mark Carney souhaite accélérer le développement énergétique du Canada tout en maintenant un cadre climatique exigeant. Cette approche repose cependant sur l’idée que les technologies de compensation des émissions pourront être déployées à grande échelle grâce aux marchés du carbone et aux mécanismes réglementaires existants.

Or, si ces marchés sont eux-mêmes incapables de soutenir économiquement les projets qu’ils étaient censés encourager, c’est toute la logique de cette stratégie qui se trouve fragilisée.

Pour un gouvernement qui promet simultanément croissance énergétique, investissements privés et réduction des émissions, le constat est préoccupant.

Car si le marché du carbone est réellement « brisé », comme l’affirme Collins, ce n’est pas seulement une politique climatique qui vacille : c’est l’un des fondements mêmes du projet énergétique de Mark Carney.

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