Depuis maintenant sept décennies, le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord, mieux connu sous le nom de NORAD, perpétue une tradition aussi improbable que profondément ancrée dans l’imaginaire collectif nord-américain : suivre en temps réel le trajet du père Noël autour du globe. Comme l’explique la journaliste Colleen Slevin de The Associated Press, cette opération annuelle, devenue un rituel du temps des Fêtes, mobilise chaque année des centaines de bénévoles et des technologies habituellement réservées à la défense continentale.
Installée à la base spatiale de Peterson, au Colorado, la salle d’opérations se transforme chaque 24 décembre en véritable centre d’appels festif. Selon Colleen Slevin, plus de 1 000 bénévoles répondent aux questions d’enfants — et d’adultes — inquiets de savoir si le père Noël saura trouver leur maison ou s’il est déjà passé dans leur quartier. Les appels affluent de 4 h du matin jusqu’à minuit, heure des Rocheuses, via la ligne bien connue 1-877-HI-NORAD.
Cette année marque toutefois une nouveauté importante. L’auteure explique que, pour la première fois, les curieux peuvent téléphoner directement à partir du site web du programme, une option pensée pour les gens situés hors de l’Amérique du Nord. Le site permet également de suivre le parcours du père Noël en neuf langues, dont l’anglais et le japonais, renforçant la portée internationale de cette tradition à l’origine très nord-américaine.
Colleen Slevin rappelle que l’engouement demeure massif. L’an dernier, environ 380 000 appels ont été reçus dans un hangar décoré aux couleurs de Noël à la base de Peterson, siège actuel du NORAD. Si le père Noël ne représente évidemment aucune menace, la colonelle Kelly Frushour, porte-parole du NORAD, explique que les mêmes radars, satellites et avions de chasse utilisés toute l’année pour surveiller l’espace aérien permettent aussi de suivre le traîneau depuis la ligne de changement de date internationale, au-dessus du Pacifique.
La journaliste rapporte même que le célèbre nez rouge de Rudolph émet une signature thermique semblable à celle d’un missile, ce qui permet aux satellites du NORAD de détecter son passage. Un détail technique raconté avec humour, mais qui contribue à donner une aura quasi scientifique à cette tradition enfantine.
Certaines anecdotes illustrent à quel point cette opération dépasse le simple folklore. Colleen Slevin relate l’appel d’une fillette bouleversée après avoir appris que le père Noël se dirigeait vers la Station spatiale internationale, où deux astronautes étaient alors coincés. La colonelle Frushour raconte que l’enfant craignait que le père Noël se retrouve coincé dans l’espace. Heureusement, avant la fin de l’appel, le traîneau avait déjà poursuivi sa route, rassurant la fillette.
Michelle Martin, employée du NORAD et vétérane des Marines, se souvient pour sa part d’un homme ayant des besoins particuliers, nommé Henry, qui appelle chaque année. Il avait demandé si le pilote escortant le père Noël pouvait lui laisser un mot pour confirmer qu’il était bien au lit. Martin lui avait alors expliqué, comme le rapporte Colleen Slevin, que le père Noël voyage « plus vite que la lumière des étoiles », trop rapidement pour que les avions puissent le rattraper.
L’origine de cette tradition remonte à 1955, en pleine guerre froide. Colleen Slevin explique que l’ancêtre du NORAD, le Commandement de la défense aérienne continentale, surveillait alors toute menace d’attaque nucléaire soviétique. Un enfant aurait composé par erreur le numéro du centre d’opérations, croyant appeler le père Noël. Le colonel de l’aviation Harry Shoup, alors de service, aurait décidé de jouer le jeu plutôt que de décevoir l’enfant, demandant à son équipe de « suivre » le père Noël et de répondre aux appels.
Selon la version la plus répandue, l’erreur serait liée à une annonce de Sears publiée dans un journal de Colorado Springs, invitant les enfants à appeler le père Noël, mais comportant une mauvaise numérotation. Colleen Slevin souligne toutefois que cette histoire a été nuancée au fil des ans. En 2015, le magazine The Atlantic a mis en doute l’idée d’un afflux d’appels sur une ligne militaire secrète, jugeant plus plausible que l’appel ait été redirigé vers une ligne publique.
Dans une entrevue accordée à The Associated Press en 1999, Harry Shoup racontait s’être prêté au jeu dès qu’il avait compris la situation, répondant au premier appel par un joyeux « Ho, ho, ho, je suis le père Noël ». Il se souvenait que ses collègues le regardaient, médusés, convaincus qu’il avait perdu la tête. Pourtant, ce moment improvisé allait donner naissance à une tradition appelée à durer.
Dès le 23 décembre de cette première année, rapporte Colleen Slevin, The Associated Press mentionnait déjà que le commandement suivait officiellement le trajet du père Noël. Peu après, le CONAD devenait le NORAD, lequel opérait alors depuis le complexe fortifié de la montagne Cheyenne, un réseau de tunnels creusés dans le granit afin de résister à une attaque nucléaire.
Soixante-dix ans plus tard, cette tradition née d’une erreur et d’un geste de bienveillance continue de relier technologie militaire, imaginaire enfantin et esprit des Fêtes, rappelant qu’au cœur même des dispositifs les plus sérieux peut subsister une place pour la magie.



