Le Québec pourrait-il fertiliser ses champs sans le Canada et les États-Unis?

Alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient continuent d’alimenter les inquiétudes concernant la sécurité énergétique mondiale et que certains groupes agricoles américains évoquent désormais la possibilité de restreindre les exportations d’engrais, une question demeure largement absente du débat public québécois : à quel point notre agriculture dépend-elle de chaînes d’approvisionnement extérieures pour nourrir ses sols?

Cette question est revenue à l’avant-plan à la suite d’un reportage du journaliste Sean Pratt dans le Western Producer, qui rapporte les inquiétudes entourant l’approvisionnement nord-américain en phosphate. Certains représentants agricoles américains ont récemment suggéré la création d’une réserve stratégique d’engrais et ont même évoqué la possibilité de limiter certaines exportations afin de protéger les producteurs américains.

Selon les données citées par Fertilizer Canada dans ce reportage, le Canada importe massivement le monoammonium phosphate (MAP) et le diammonium phosphate (DAP), deux produits essentiels à l’agriculture moderne. Entre 2018 et 2023, le pays a importé en moyenne près de 1,5 million de tonnes de MAP et plus de 90 000 tonnes de DAP par année, presque entièrement en provenance des États-Unis.

Même si plusieurs experts du secteur jugent improbable une interruption des exportations américaines vers le Canada, cette discussion soulève néanmoins une question plus fondamentale : le Québec disposerait-il des moyens nécessaires pour produire lui-même les fertilisants dont dépend son agriculture?

Des ressources abondantes, mais une transformation limitée

À première vue, la réponse pourrait sembler négative. Pourtant, lorsqu’on examine les différentes composantes nécessaires à la fabrication des engrais modernes, le portrait apparaît beaucoup plus nuancé.

Les fertilisants agricoles reposent principalement sur trois éléments : l’azote, le phosphore et la potasse.

Or, le Canada possède déjà l’une des plus importantes réserves mondiales de potasse grâce aux gigantesques gisements de la Saskatchewan. Cette province est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs de potasse de la planète.

Du côté du phosphore, le Québec dispose lui aussi d’atouts considérables. Le projet Lac à Paul, développé par Arianne Phosphate au Saguenay–Lac-Saint-Jean, est régulièrement présenté comme l’un des plus importants gisements de phosphate en développement en Amérique du Nord. D’autres entreprises, comme First Phosphate, misent également sur le potentiel phosphaté québécois.

Le problème n’est donc pas nécessairement l’absence de ressources.

Le véritable enjeu réside plutôt dans la capacité de les transformer localement en fertilisants utilisables par les agriculteurs.

Cette distinction est importante. Posséder du phosphate dans son sous-sol n’est pas la même chose que produire du MAP ou du DAP. De la même manière, disposer de ressources énergétiques ne signifie pas automatiquement que l’on possède les infrastructures industrielles permettant de fabriquer les engrais dont dépend l’agriculture moderne.

Le gaz naturel : la pièce maîtresse souvent oubliée

C’est ici qu’intervient le gaz naturel.

L’ammoniac constitue la base de la plupart des engrais azotés modernes et entre également dans la fabrication de plusieurs fertilisants phosphatés. Sa production repose principalement sur le procédé Haber-Bosch, qui utilise le gaz naturel comme matière première.

Autrement dit, même si le Québec possède des ressources phosphatées importantes, une industrie complète des fertilisants nécessiterait également un accès fiable et compétitif à l’énergie ainsi qu’aux intrants chimiques essentiels à leur fabrication.

Cette réalité est souvent absente des débats entourant le gaz naturel.

Au Québec, les discussions portent généralement sur le chauffage, l’électricité ou les émissions de carbone. On évoque beaucoup plus rarement les conséquences industrielles de l’abandon progressif de certaines filières énergétiques.

Pourtant, le gaz naturel n’est pas seulement une source d’énergie. Il constitue également une matière première fondamentale pour la fabrication d’engrais, de produits chimiques, de plastiques et de nombreux autres intrants industriels.

Dans cette perspective, plusieurs projets industriels abandonnés au cours des dernières décennies prennent une signification différente. Ils ne concernaient pas uniquement la production énergétique, mais aussi la capacité du Québec à transformer lui-même certaines ressources stratégiques.

Le paradoxe du phosphate québécois

Le cas du phosphate illustre particulièrement bien cette situation.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle de phosphate au Québec, les discussions tournent principalement autour des batteries lithium-fer-phosphate et de la transition énergétique. Le phosphate est devenu un « minéral critique » associé à l’électrification de l’économie.

Pourtant, sa fonction historique demeure inchangée : nourrir les sols.

Avant d’être un composant de batterie, le phosphate est d’abord un élément essentiel à la production agricole mondiale. Sans lui, les rendements agricoles modernes seraient impossibles.

Le paradoxe est donc frappant. Le Québec possède d’importantes ressources phosphatées, mais continue d’importer des fertilisants phosphatés dont dépend son agriculture. Dans le même temps, les projets liés à ces ressources sont principalement présentés sous l’angle des batteries plutôt que sous celui de la sécurité alimentaire.

Cette situation illustre à quel point certaines ressources stratégiques peuvent être perçues différemment selon les priorités politiques du moment.

Une question de souveraineté alimentaire

Le débat sur les engrais ne concerne pas seulement les agriculteurs.

Il touche directement la capacité d’une société à nourrir sa population, à maintenir des prix alimentaires raisonnables et à réduire sa vulnérabilité face aux perturbations internationales.

Depuis quelques années, les Québécois ont découvert leur dépendance à l’égard de chaînes d’approvisionnement mondiales pour des produits aussi variés que les équipements médicaux, certains médicaments ou de nombreux biens manufacturés.

Les engrais constituent un autre maillon de cette réflexion.

L’article du Western Producer ne démontre pas qu’une crise d’approvisionnement est imminente. Il rappelle toutefois qu’une partie importante de la production alimentaire repose sur des intrants stratégiques dont l’approvisionnement dépend de décisions prises à l’extérieur du Québec.

Et il met en lumière un paradoxe rarement discuté : alors que le Québec possède du phosphate, que le Canada dispose d’immenses réserves de potasse et que l’Amérique du Nord regorge de gaz naturel, une partie importante des fertilisants utilisés par nos agriculteurs continue de dépendre de chaînes d’approvisionnement que nous ne contrôlons pas.

Dans un monde où les tensions géopolitiques, les conflits commerciaux et les enjeux énergétiques occupent une place croissante, cette réalité mérite peut-être davantage d’attention que les débats entourant la prochaine usine de batteries.

Alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient continuent d’alimenter les inquiétudes concernant la sécurité énergétique mondiale et que certains groupes agricoles américains évoquent désormais la possibilité de restreindre les exportations d’engrais, une question demeure largement absente du débat public québécois : à quel point notre agriculture dépend-elle de chaînes d’approvisionnement extérieures pour nourrir ses sols?

Cette question est revenue à l’avant-plan à la suite d’un reportage du journaliste Sean Pratt dans le Western Producer, qui rapporte les inquiétudes entourant l’approvisionnement nord-américain en phosphate. Certains représentants agricoles américains ont récemment suggéré la création d’une réserve stratégique d’engrais et ont même évoqué la possibilité de limiter certaines exportations afin de protéger les producteurs américains.

Selon les données citées par Fertilizer Canada dans ce reportage, le Canada importe massivement le monoammonium phosphate (MAP) et le diammonium phosphate (DAP), deux produits essentiels à l’agriculture moderne. Entre 2018 et 2023, le pays a importé en moyenne près de 1,5 million de tonnes de MAP et plus de 90 000 tonnes de DAP par année, presque entièrement en provenance des États-Unis.

Même si plusieurs experts du secteur jugent improbable une interruption des exportations américaines vers le Canada, cette discussion soulève néanmoins une question plus fondamentale : le Québec disposerait-il des moyens nécessaires pour produire lui-même les fertilisants dont dépend son agriculture?

Des ressources abondantes, mais une transformation limitée

À première vue, la réponse pourrait sembler négative. Pourtant, lorsqu’on examine les différentes composantes nécessaires à la fabrication des engrais modernes, le portrait apparaît beaucoup plus nuancé.

Les fertilisants agricoles reposent principalement sur trois éléments : l’azote, le phosphore et la potasse.

Or, le Canada possède déjà l’une des plus importantes réserves mondiales de potasse grâce aux gigantesques gisements de la Saskatchewan. Cette province est aujourd’hui l’un des principaux fournisseurs de potasse de la planète.

Du côté du phosphore, le Québec dispose lui aussi d’atouts considérables. Le projet Lac à Paul, développé par Arianne Phosphate au Saguenay–Lac-Saint-Jean, est régulièrement présenté comme l’un des plus importants gisements de phosphate en développement en Amérique du Nord. D’autres entreprises, comme First Phosphate, misent également sur le potentiel phosphaté québécois.

Le problème n’est donc pas nécessairement l’absence de ressources.

Le véritable enjeu réside plutôt dans la capacité de les transformer localement en fertilisants utilisables par les agriculteurs.

Cette distinction est importante. Posséder du phosphate dans son sous-sol n’est pas la même chose que produire du MAP ou du DAP. De la même manière, disposer de ressources énergétiques ne signifie pas automatiquement que l’on possède les infrastructures industrielles permettant de fabriquer les engrais dont dépend l’agriculture moderne.

Le gaz naturel : la pièce maîtresse souvent oubliée

C’est ici qu’intervient le gaz naturel.

L’ammoniac constitue la base de la plupart des engrais azotés modernes et entre également dans la fabrication de plusieurs fertilisants phosphatés. Sa production repose principalement sur le procédé Haber-Bosch, qui utilise le gaz naturel comme matière première.

Autrement dit, même si le Québec possède des ressources phosphatées importantes, une industrie complète des fertilisants nécessiterait également un accès fiable et compétitif à l’énergie ainsi qu’aux intrants chimiques essentiels à leur fabrication.

Cette réalité est souvent absente des débats entourant le gaz naturel.

Au Québec, les discussions portent généralement sur le chauffage, l’électricité ou les émissions de carbone. On évoque beaucoup plus rarement les conséquences industrielles de l’abandon progressif de certaines filières énergétiques.

Pourtant, le gaz naturel n’est pas seulement une source d’énergie. Il constitue également une matière première fondamentale pour la fabrication d’engrais, de produits chimiques, de plastiques et de nombreux autres intrants industriels.

Dans cette perspective, plusieurs projets industriels abandonnés au cours des dernières décennies prennent une signification différente. Ils ne concernaient pas uniquement la production énergétique, mais aussi la capacité du Québec à transformer lui-même certaines ressources stratégiques.

Le paradoxe du phosphate québécois

Le cas du phosphate illustre particulièrement bien cette situation.

Aujourd’hui, lorsque l’on parle de phosphate au Québec, les discussions tournent principalement autour des batteries lithium-fer-phosphate et de la transition énergétique. Le phosphate est devenu un « minéral critique » associé à l’électrification de l’économie.

Pourtant, sa fonction historique demeure inchangée : nourrir les sols.

Avant d’être un composant de batterie, le phosphate est d’abord un élément essentiel à la production agricole mondiale. Sans lui, les rendements agricoles modernes seraient impossibles.

Le paradoxe est donc frappant. Le Québec possède d’importantes ressources phosphatées, mais continue d’importer des fertilisants phosphatés dont dépend son agriculture. Dans le même temps, les projets liés à ces ressources sont principalement présentés sous l’angle des batteries plutôt que sous celui de la sécurité alimentaire.

Cette situation illustre à quel point certaines ressources stratégiques peuvent être perçues différemment selon les priorités politiques du moment.

Une question de souveraineté alimentaire

Le débat sur les engrais ne concerne pas seulement les agriculteurs.

Il touche directement la capacité d’une société à nourrir sa population, à maintenir des prix alimentaires raisonnables et à réduire sa vulnérabilité face aux perturbations internationales.

Depuis quelques années, les Québécois ont découvert leur dépendance à l’égard de chaînes d’approvisionnement mondiales pour des produits aussi variés que les équipements médicaux, certains médicaments ou de nombreux biens manufacturés.

Les engrais constituent un autre maillon de cette réflexion.

L’article du Western Producer ne démontre pas qu’une crise d’approvisionnement est imminente. Il rappelle toutefois qu’une partie importante de la production alimentaire repose sur des intrants stratégiques dont l’approvisionnement dépend de décisions prises à l’extérieur du Québec.

Et il met en lumière un paradoxe rarement discuté : alors que le Québec possède du phosphate, que le Canada dispose d’immenses réserves de potasse et que l’Amérique du Nord regorge de gaz naturel, une partie importante des fertilisants utilisés par nos agriculteurs continue de dépendre de chaînes d’approvisionnement que nous ne contrôlons pas.

Dans un monde où les tensions géopolitiques, les conflits commerciaux et les enjeux énergétiques occupent une place croissante, cette réalité mérite peut-être davantage d’attention que les débats entourant la prochaine usine de batteries.

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