Alors que le Canada continue de se présenter comme un modèle de multiculturalisme et d’ouverture, une réalité de plus en plus dérangeante émerge à Montréal : certains membres de la communauté juive choisissent désormais de quitter la ville, voire le pays, en raison d’un climat qu’ils jugent de plus en plus hostile.
Selon un reportage d’Aaron Derfel publié dans la Montreal Gazette, le Dr Emmanuel Moss, chef de chirurgie cardiaque à l’Hôpital général juif de Montréal, a remis sa démission et prévoit s’installer à Atlanta dès septembre. Le chirurgien de 45 ans, considéré comme l’un des rares spécialistes canadiens pratiquant régulièrement certaines interventions cardiaques robotisées de pointe, devient ainsi la deuxième personnalité juive montréalaise de premier plan à annoncer son départ récemment, après le professeur de Concordia Gad Saad.
La nouvelle dépasse largement le simple cas d’un professionnel qui choisit de poursuivre sa carrière ailleurs. Elle soulève une question beaucoup plus profonde : que se passe-t-il lorsqu’une communauté historiquement enracinée commence à perdre confiance dans sa propre sécurité?
Un départ qui n’est pas uniquement lié au système de santé
Le reportage de la Gazette souligne que le Dr Moss était également frustré par les difficultés chroniques du système de santé québécois, notamment les pénuries de personnel spécialisé qui compliquent les chirurgies cardiaques.
Toutefois, plusieurs sources citées par Aaron Derfel estiment que ces problèmes n’ont été que des facteurs secondaires. Selon elles, le véritable élément déclencheur aurait été la montée de l’antisémitisme observée depuis les événements du 7 octobre 2023.
Des agressions physiques, des actes de vandalisme visant des commerces juifs, des coups de feu tirés contre une yeshiva, des cocktails incendiaires contre des synagogues ainsi qu’une multiplication des manifestations hostiles auraient contribué à créer un sentiment grandissant d’insécurité.
La Montreal Gazette rapporte également que le Dr Moss aurait été particulièrement choqué par des images diffusées récemment montrant des manifestants anti-israéliens mettant en scène la pendaison symbolique d’un personnage portant une kippa.
Pour plusieurs membres de la communauté juive montréalaise, ce type de démonstration dépasse désormais largement la critique politique d’Israël pour entrer dans un registre beaucoup plus inquiétant.
Le cas Gad Saad
Le mois dernier, le professeur Gad Saad avait lui aussi annoncé son départ.
Invité au populaire balado de Joe Rogan, le professeur de l’Université Concordia avait expliqué avoir accepté un poste à l’Université du Mississippi après avoir reçu des menaces de mort en raison de ses prises de position en faveur du droit à l’existence d’Israël.
Selon ses propres paroles rapportées par la Gazette, il lui était devenu « difficile, voire impossible » de demeurer un professeur juif très médiatisé dans le climat actuel.
Bien que Saad ait pris soin de remercier Concordia pour la liberté académique dont il affirme avoir bénéficié durant sa carrière, son départ n’en demeure pas moins révélateur.
Lorsqu’un professeur reconnu internationalement et un chirurgien de renommée choisissent tous deux de partir dans un intervalle de quelques semaines pour des motifs similaires, il devient difficile de prétendre qu’il ne s’agit que de cas isolés.
Une situation qui rappelle la France
Pour plusieurs observateurs, cette situation évoque inévitablement ce qui s’est produit en France au cours des dernières décennies.
Depuis les années 2000, des dizaines de milliers de Juifs français ont quitté le pays, principalement vers Israël, mais également vers les États-Unis ou le Canada.
Les attentats contre l’école Ozar Hatorah de Toulouse en 2012, l’attaque contre l’Hyper Cacher en 2015, ainsi que de nombreuses agressions antisémites médiatisées ont profondément marqué la communauté juive française.
À plusieurs reprises, des responsables communautaires français ont affirmé que la source principale de cette nouvelle vague d’antisémitisme différait sensiblement de celle associée historiquement aux mouvements d’extrême droite européens.
Le phénomène était davantage lié à certains milieux islamistes radicaux et à l’importation des tensions entourant le conflit israélo-palestinien dans les sociétés occidentales.
Le parallèle avec Montréal est de plus en plus souvent évoqué.
L’angle mort du débat sur l’antisémitisme
Lorsqu’on évoque l’antisémitisme dans l’imaginaire collectif occidental, les références qui viennent spontanément à l’esprit sont généralement les nazis, les mouvements néonazis ou les groupes suprémacistes blancs.
Ces phénomènes existent encore et doivent évidemment être combattus.
Cependant, cette représentation correspond de moins en moins à la réalité statistique et policière observée dans plusieurs grandes villes occidentales.
Depuis plusieurs années, une part importante des actes antisémites recensés en Europe est associée à des individus ou à des milieux influencés par l’islamisme radical ou par une radicalisation politique découlant du conflit israélo-palestinien.
Reconnaître ce fait ne signifie pas accuser collectivement les musulmans, pas plus que reconnaître l’existence de groupes néonazis ne revient à accuser l’ensemble des Européens ou des chrétiens. Cela signifie simplement reconnaître une réalité afin de pouvoir la traiter adéquatement. Or, c’est précisément cette discussion qui demeure souvent difficile au Canada.
Les limites du multiculturalisme
Le sociologue Frédéric Lacroix a résumé brutalement cette inquiétude sur les réseaux sociaux en affirmant que l’antisémitisme qui frappe Montréal aujourd’hui ne correspond plus au vieux modèle occidental hérité des siècles précédents, mais davantage à des tensions importées par les mouvements migratoires récents et par les conflits du Moyen-Orient.
Le multiculturalisme est un tel succès éclatant au Canada et au Québec que des juifs font maintenant leurs valises pour aller chercher refuge aux États-Unis.
— Frédéric Lacroix (@nacroix) June 2, 2026
La réalité qui dérange est que l’antisémitisme qui fait rage à Montréal aujourd’hui n’est pas le vieil antisémitisme…
Son constat est volontairement provocateur, mais il soulève néanmoins une question fondamentale.
Le multiculturalisme repose sur l’idée que des communautés d’origines diverses peuvent coexister harmonieusement au sein d’un même espace politique.
Mais cette vision suppose également que les conflits, les rivalités historiques et les antagonismes religieux du monde entier ne soient pas eux aussi importés dans la société d’accueil.
Or, les événements observés depuis trois ans démontrent que cette hypothèse mérite d’être réexaminée.
Un signal d’alarme
Au-delà des débats idéologiques, le départ du Dr Emmanuel Moss constitue surtout une perte concrète pour le Québec.
Il s’agit d’un chirurgien hautement spécialisé, en pleine carrière, dont l’expertise est rare même à l’échelle canadienne.
Selon le Dr Louis Perrault, président de l’Association des chirurgiens cardio-vasculaires et thoraciques du Québec, son départ représente un coup dur pour un système déjà fragilisé.
Mais plus encore que la perte médicale, c’est le symbole qui interpelle.
Lorsqu’une ville commence à perdre certains de ses citoyens parce qu’ils ne s’y sentent plus en sécurité en raison de leur identité religieuse, le problème dépasse largement la politique étrangère ou les débats universitaires.
Il devient une question fondamentale de cohésion sociale.
Et si les départs de Gad Saad et du Dr Emmanuel Moss ne sont que les premiers d’une tendance plus large, Montréal ferait bien de prendre ce signal d’alarme au sérieux avant que l’histoire observée ailleurs en Occident ne commence à se répéter ici.



