L’Institut économique de Montréal (IEDM) relance aujourd’hui un débat que la classe politique québécoise tente d’éviter depuis plusieurs années : celui de l’exploitation des hydrocarbures québécois. Dans une nouvelle publication intitulée Levons l’interdit sur l’exploitation des hydrocarbures au Québec, l’analyste senior Gabriel Giguère soutient que le Québec se prive volontairement d’une richesse stratégique majeure alors même que la province demeure fortement dépendante du pétrole et du gaz naturel.
Le document arrive dans un contexte particulièrement sensible. Depuis plusieurs mois, les enjeux énergétiques reviennent constamment dans l’actualité québécoise : hausse des pannes d’électricité, inquiétudes sur la capacité énergétique future du Québec, explosion des besoins liés à l’intelligence artificielle et aux centres de données, déficit budgétaire massif, débats autour du gaz naturel, du nucléaire et même du retour potentiel des hydrocarbures.
Or, pendant que plusieurs juridictions occidentales réévaluent leurs politiques énergétiques à la lumière des réalités économiques et géopolitiques, le Québec demeure l’une des rares régions d’Amérique du Nord à avoir carrément interdit par loi l’exploration et l’exploitation de ses propres ressources pétrolières et gazières.
Selon l’IEDM, cette interdiction crée une contradiction fondamentale : le Québec continue de consommer massivement des hydrocarbures tout en refusant d’en produire localement. Le rapport rappelle qu’en 2024, le pétrole et le gaz naturel représentaient encore près de la moitié de toute la consommation énergétique québécoise.
L’étude souligne également que la consommation de pétrole au Québec est repartie à la hausse après le ralentissement lié à la pandémie, tandis que la consommation de gaz naturel demeure relativement stable depuis deux décennies. La figure présentée dans le document montre que les produits pétroliers raffinés gravitent toujours autour d’environ 40 % de la consommation énergétique totale de la province, alors que le gaz naturel représente près de 15 %.
Gabriel Giguère insiste aussi sur le fait que la demande mondiale ne disparaîtra pas dans un avenir prévisible. En s’appuyant sur les projections de l’Agence internationale de l’énergie, le rapport affirme que, si les politiques actuelles demeurent inchangées, la demande internationale pourrait augmenter de 31,5 % pour le gaz naturel et de 12,8 % pour le pétrole d’ici 2050.
Autrement dit, même dans les scénarios de transition énergétique actuels, les hydrocarbures demeureraient essentiels pendant encore plusieurs décennies.
Le rapport de l’IEDM met surtout l’accent sur le paradoxe québécois : malgré l’interdiction imposée par Québec en 2022, la province importe toujours la totalité des hydrocarbures qu’elle consomme, principalement de l’Ouest canadien et des États-Unis.
L’IEDM soutient qu’il serait économiquement plus cohérent de produire localement une partie de cette énergie plutôt que de dépendre entièrement des importations. Selon certaines estimations citées dans le document, les réserves récupérables de gaz naturel du Québec pourraient suffire à répondre à la demande provinciale pendant une période variant de 37 à 207 ans, selon les niveaux de consommation.
Mais c’est surtout le potentiel économique avancé par l’IEDM qui risque d’alimenter le débat politique. En se basant sur une étude du Canadian Energy Research Institute, le rapport affirme que l’exploitation du gaz naturel québécois pourrait générer environ 233 000 emplois-personnes et ajouter 93 milliards de dollars au PIB québécois sur une période de 25 ans.
L’étude évoque aussi près de 15 milliards de dollars de recettes fiscales additionnelles pour l’État québécois sur cette même période.
Dans un Québec confronté à un déficit prévu de 8,6 milliards de dollars pour l’année financière 2026-2027, l’argument économique risque de trouver un écho grandissant, particulièrement dans les régions.
Le rapport insiste également sur les salaires particulièrement élevés du secteur énergétique. Selon les données citées de Statistique Canada, les travailleurs de l’extraction gagnaient en moyenne 155 067 dollars par année en 2025, soit plus du double du revenu moyen québécois.
Au-delà des chiffres, cette publication marque surtout un changement plus large dans le climat politique et intellectuel entourant les hydrocarbures au Québec. Pendant longtemps, la simple idée d’exploiter du pétrole ou du gaz québécois était pratiquement exclue du débat public dominant. Or, les difficultés énergétiques croissantes, les tensions géopolitiques, la réindustrialisation nord-américaine et les besoins colossaux en électricité liés à l’IA poussent de plus en plus d’acteurs à rouvrir la discussion.
L’IEDM réclame ainsi l’abrogation de la loi adoptée en 2022 mettant fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures au Québec. Le rapport rappelle d’ailleurs que plusieurs entreprises énergétiques contestent toujours cette loi devant les tribunaux, certaines parlant carrément « d’expropriation déguisée ».
Cette question de la stabilité réglementaire devient elle-même un enjeu majeur. Depuis plusieurs années, le Québec envoie des signaux contradictoires aux investisseurs : promotion agressive de certaines industries subventionnées jugées « vertes », refus catégorique d’autres secteurs énergétiques pourtant stratégiques, changements fréquents de cap politiques, moratoires, interdictions et incertitudes judiciaires.
Le document de l’IEDM soutient qu’un cadre juridique stable permettrait au Québec de redevenir une juridiction crédible dans le secteur énergétique international. Une affirmation qui rejoint de plus en plus les inquiétudes exprimées par plusieurs acteurs industriels, notamment dans le contexte de la concurrence énergétique mondiale et des gigantesques besoins énergétiques à venir.
Le rapport complet de Gabriel Giguère, publié par l’IEDM dans sa Collection Énergie, est disponible aujourd’hui.



