Depuis quelques années, les débats autour de la « masculinité » occupent une place croissante dans l’espace public. Des podcasts populaires aux documentaires télévisés, en passant par les discussions dans les écoles et les médias, les figures du « male alpha », les communautés en ligne de la manosphere et les critiques de la « masculinité toxique » alimentent une controverse permanente. Dans ce contexte, une chronique récente publiée dans le National Post propose une perspective historique intéressante : plutôt que de voir la masculinité comme un problème nouveau ou radicalisé par Internet, elle invite à réfléchir à ce que les sociétés occidentales ont peut-être perdu en rejetant certaines conceptions traditionnelles de la virilité.
Une inquiétude contemporaine autour des jeunes hommes
Dans une chronique publiée le 2 mars 2026 dans le National Post, l’historien canadien Christopher Dummitt s’interroge sur l’évolution du regard porté sur les hommes dans la société contemporaine. Selon lui, le climat intellectuel actuel tend à présenter les jeunes garçons comme une source de danger potentiel : les commentateurs s’inquiètent de la montée de la manosphere, de l’influence des communautés incels ou de la popularité de certains podcasts et influenceurs masculins.
Dummitt note que plusieurs observateurs affirment que ces environnements numériques attirent les garçons vers des idées misogynes ou extrémistes. Des productions culturelles comme les jeux vidéo violents, notamment Grand Theft Auto, ou certains animateurs médiatiques comme Joe Rogan sont parfois accusés d’influencer négativement la perception qu’ont les jeunes hommes des femmes, du pouvoir ou de l’égalité.
Mais l’historien souligne que cette inquiétude n’a rien de nouveau. À ses yeux, les sociétés occidentales ont toujours été traversées par des vagues d’angoisse morale concernant les jeunes hommes et leur comportement.
Une anxiété ancienne face aux « jeunes hommes »
Pour illustrer ce phénomène, Dummitt rappelle que plusieurs institutions sociales majeures ont été créées précisément pour répondre à une peur similaire. Il cite notamment la fondation du Young Men’s Christian Association au XIXᵉ siècle.
À l’époque, les réformateurs sociaux craignaient que les jeunes hommes quittant leur famille pour travailler dans les villes industrielles soient exposés à la débauche, à l’alcoolisme ou à la criminalité. L’organisation avait donc pour mission de leur offrir un lieu de discipline morale, d’activité physique et d’encadrement religieux.
Selon Dummitt, cette perspective historique montre que l’inquiétude actuelle n’est qu’une nouvelle version d’un débat ancien : les sociétés ont toujours cherché à canaliser l’énergie et la violence potentielle des jeunes hommes.
La rupture contemporaine : la masculinité comme problème
Là où la situation actuelle diffère, estime l’historien, c’est dans la manière dont la masculinité elle-même est désormais souvent présentée comme suspecte.
Dans le discours public contemporain, le concept de « masculinité toxique » est fréquemment utilisé pour désigner certains comportements masculins jugés problématiques : violence, domination, mépris des femmes ou incapacité à exprimer ses émotions. Pour Dummitt, certaines critiques sont justifiées. Les sociétés occidentales ont longtemps toléré des pratiques clairement injustes, comme les violences conjugales ou la perception des femmes comme une propriété masculine.
Cependant, l’auteur soutient que les idéaux masculins traditionnels visaient souvent à contenir ces comportements plutôt qu’à les encourager. Historiquement, l’idée de virilité reposait aussi sur des valeurs de retenue, de responsabilité et de sacrifice.
Les vertus classiques de la masculinité
Dummitt rappelle que plusieurs traditions philosophiques ont formulé des idéaux masculins exigeants. Les stoïciens, par exemple, décrivaient l’homme vertueux comme courageux, rationnel et maître de lui-même. Le modèle valorisait la compassion, mais aussi la capacité d’accepter l’adversité et de persévérer.
Cette vision apparaît également dans l’imaginaire culturel occidental. L’historien cite notamment le célèbre poème « If » de Rudyard Kipling, qui présente l’idéal d’un homme capable de garder son calme, d’endurer les épreuves et de recommencer après l’échec.
Dans ces traditions, la masculinité ne consistait pas à dominer autrui, mais à assumer des responsabilités : protéger les plus vulnérables, subvenir aux besoins de sa famille et accepter de se sacrifier pour le bien commun. L’expression « women and children first » résume cette logique morale : l’homme idéal devait mettre sa propre sécurité au second plan.
Une persistance des idéaux masculins
Malgré les critiques contemporaines, Dummitt affirme que ces idéaux continuent d’exister dans la société. Selon lui, ils apparaissent dans la manière dont les familles parlent des hommes lors des funérailles ou des commémorations : on célèbre souvent leur dévouement envers leurs proches, leur travail acharné et leur sens du devoir.
Il évoque également la représentation de ces valeurs dans la culture populaire, citant le film Song Sung Blue, mettant en vedette Hugh Jackman et Kate Hudson. Le personnage principal y incarne un homme imparfait mais persévérant, prêt à sacrifier son confort pour soutenir les siens et poursuivre sa passion.
Pour Dummitt, cette figure — un homme ordinaire qui assume ses responsabilités malgré ses échecs — représente une vision réaliste et positive de la masculinité au XXIᵉ siècle.
Une controverse amplifiée par la culture numérique
Ces réflexions s’inscrivent dans un contexte où les questions de masculinité provoquent des débats particulièrement vifs. Sur les réseaux sociaux, certaines figures influentes comme Andrew Tate ont popularisé une vision provocatrice et hyper-compétitive de la virilité, souvent associée au mouvement red pill.
Plusieurs observateurs affirment que ces discours séduisent une partie des jeunes hommes qui se sentent marginalisés ou incompris. D’autres considèrent au contraire que ces figures exploitent un ressentiment pour promouvoir des idées misogynes.
Dans un texte publié en 2024 je soutenais que cette radicalisation s’explique en partie par la disparition de modèles masculins plus équilibrés. La diabolisation de figures comme Jordan Peterson a laissé un vide symbolique.
Rappelons que Peterson proposait surtout des conseils disciplinaires et existentiels — popularisés dans son livre 12 Rules for Life — qui insistaient sur la responsabilité individuelle et la recherche d’un sens à la vie. L’exclusion médiatique de ces discours aurait contribué, selon cette analyse, à pousser certains jeunes vers des modèles plus radicaux.
La question de la masculinité dans les écoles
Le débat se reflète également dans les institutions éducatives. Un rapport présenté par la Fédération autonome de l’enseignement, en collaboration avec le politologue Francis Dupuis-Déri, évoquait récemment une hausse des comportements misogynes ou homophobes dans certaines écoles québécoises.
Selon les témoignages recueillis dans cette étude, ces attitudes seraient particulièrement présentes chez certains groupes de garçons et parfois associées à l’influence d’influenceurs masculins controversés.
Cependant, des critiques ont remis en question la méthodologie du rapport. Dans l’un de nos articles, Ophélien Champlain soutenait que l’étude repose principalement sur des témoignages anecdotiques et qu’elle ne fournit pas de données statistiques solides permettant de mesurer l’ampleur réelle du phénomène.
Cette divergence d’interprétation illustre la complexité du débat : certains y voient une radicalisation inquiétante des jeunes garçons, tandis que d’autres parlent d’une réaction contre un environnement idéologique perçu comme hostile à la masculinité.
Un débat loin d’être clos
La chronique de Christopher Dummitt ne prétend pas résoudre ces tensions. Elle rappelle toutefois que les sociétés occidentales ont toujours cherché à canaliser les comportements masculins plutôt qu’à les éliminer.
L’historien suggère que l’enjeu n’est peut-être pas de supprimer l’idée de masculinité, mais de redécouvrir les idéaux qui l’accompagnaient traditionnellement : responsabilité, courage, discipline et sacrifice.
Selon lui, ces valeurs demeurent largement reconnues dans la vie quotidienne, même si elles sont rarement mises de l’avant dans le discours public.
En d’autres termes, conclut-il, les jeunes hommes pourraient bien « aller très bien » — à condition que la société leur permette encore d’apprendre de ces idéaux intemporels et de les adapter aux réalités du XXIᵉ siècle.



