« Neutre en carbone », vraiment? 30 000 hectares de forêt rasés pour produire des emballages « verts »

Une promesse écologique… bâtie sur des forêts rasées. C’est le paradoxe — ou plutôt la contradiction frontale — que met en lumière une enquête conjointe de l’Agence France-Presse et de The Gecko Project : des emballages présentés comme « neutres en carbone » seraient en réalité liés à la destruction massive de forêts tropicales en Indonésie.

Derrière le vernis vert, une mécanique industrielle bien rodée apparaît : déforestation, transformation, certification… puis commercialisation sous étiquette durable. Une chaîne qui interroge non seulement la sincérité des engagements environnementaux, mais aussi les incitatifs financiers qui les sous-tendent.

Une déforestation massive au cœur du système

Selon l’enquête relayée notamment par Epoch Times et TVA Nouvelles, près de 30 000 hectares de forêt tropicale ont été rasés entre 2016 et 2024 dans le Kalimantan central, soit près de trois fois la superficie de Paris.

Ces zones, autrefois riches en biodiversité, ont été converties en plantations industrielles d’acacias et d’eucalyptus à croissance rapide. Elles alimentent indirectement le groupe chinois Asia Symbol, spécialisé dans la pâte et le papier — notamment pour des emballages dits écologiques.

Or, ces forêts n’étaient pas de simples espaces vierges : elles constituaient un habitat critique pour des espèces menacées comme l’orang-outan de Bornéo, déjà en déclin.

Une chaîne d’approvisionnement opaque

L’enquête retrace le parcours du bois depuis les concessions forestières jusqu’aux usines de transformation. Celui-ci transite notamment par l’entreprise Phoenix Resources International, avant d’être exporté vers la Chine, où il est utilisé par Asia Symbol.

Ces produits finaux — des emballages notamment utilisés dans l’industrie pharmaceutique — ont été adoptés par des multinationales comme Haleon (Panadol, Sensodyne), séduites par les promesses de neutralité carbone.

Mais à la suite des révélations, Haleon a annoncé rompre ses liens avec Asia Symbol, illustrant à quel point la crédibilité de ces chaînes d’approvisionnement peut s’effondrer rapidement lorsque leur traçabilité est mise à l’épreuve.

Le mythe de la « neutralité carbone »

Le cœur du problème réside dans la notion même de « neutralité carbone ».

Sur le papier, il s’agit de compenser les émissions par des mécanismes comme la reforestation ou les crédits carbone. En pratique, comme le soulignent plusieurs experts cités dans l’enquête, ces mécanismes peuvent masquer une réalité bien différente : on détruit un écosystème complexe aujourd’hui en promettant de le recréer demain.

« Vous plantez un arbre, un million disparaissent. Ce n’est pas équilibré », résume un chef de village local.

Le groupe Royal Golden Eagle (maison mère d’Asia Symbol) affirme pourtant que sa chaîne d’approvisionnement est « 100 % sans déforestation ». Une affirmation contredite par les analyses satellitaires et les audits examinés par les enquêteurs.

Des milliards en jeu

Au-delà de l’environnement, l’enjeu est aussi financier.

Comme le souligne Robin Averbeck du Rainforest Action Network, ces engagements environnementaux permettent à des entreprises d’obtenir des milliards en financement vert, notamment via des prêts « liés à la durabilité ».

Autrement dit, plus une entreprise affiche des ambitions écologiques élevées, plus elle attire des capitaux. Un système qui crée un incitatif puissant à verdir son image — parfois davantage qu’à transformer réellement ses pratiques.

Des organisations comme Greenpeace International parlent carrément de « greenwashing » pour décrire ces stratégies.

Les populations locales, grandes perdantes

Sur le terrain, les conséquences sont immédiates.

Des villages entiers ont vu leurs terres disparaître, leurs sources d’eau contaminées, et leurs moyens de subsistance détruits. Les inondations se multiplient, faute de couvert forestier pour absorber les pluies.

Une habitante, privée de ses terres agricoles, témoigne :
« Ils ont déjà détruit nos cultures et ils ne veulent pas l’assumer. »

Malgré les promesses de compensation, plusieurs affirment n’avoir rien reçu. Les emplois générés profiteraient surtout à des travailleurs extérieurs, laissant les communautés locales dans une précarité accrue.

Une tendance lourde, pas un cas isolé

L’Indonésie demeure l’un des pays les plus touchés par la déforestation, selon les données de Global Forest Watch.

Mais le cas d’Asia Symbol dépasse largement ce seul exemple. Il met en lumière une dynamique globale : la transformation de la cause environnementale en levier financier, où les certifications, labels et engagements deviennent des outils de marketing autant que des instruments de gouvernance.

Quand l’écologie devient un modèle d’affaires

Ce scandale soulève une question fondamentale : à partir de quand une politique environnementale cesse-t-elle d’être un engagement pour devenir un produit?

Dans un contexte où les consommateurs sont de plus en plus sensibles aux enjeux climatiques, les entreprises ont tout intérêt à afficher des pratiques vertueuses. Mais lorsque ces pratiques reposent sur des chaînes d’approvisionnement opaques et des compensations discutables, c’est toute la crédibilité du système qui vacille.

Loin d’être un simple dérapage, cette affaire illustre une dérive plus profonde : celle d’une écologie instrumentalisée, où la vertu proclamée sert parfois à masquer des pratiques inchangées — voire aggravées.

Et pendant ce temps, quelque part à Bornéo, la forêt continue de tomber.

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