Plus d’électricité, plus de gaz, plus de développement : un grand virage énergétique pancanadien ?

Le gouvernement de Mark Carney a dévoilé jeudi une nouvelle stratégie nationale de l’électricité qui marque probablement l’un des tournants énergétiques les plus importants des dernières années au Canada. Derrière les slogans sur «l’électrification» et la «modernisation du réseau», Ottawa reconnaît implicitement une réalité qui devient de plus en plus difficile à nier : le Canada entre dans une période de tension énergétique majeure, alors même que les gouvernements multiplient les ambitions industrielles, numériques et climatiques.

Cette nouvelle stratégie — baptisée Powering Canada Strong — vise à doubler la capacité du réseau électrique canadien d’ici 2050 afin d’alimenter l’expansion des centres de données liés à l’intelligence artificielle, des mines, des ports, des usines, de l’électrification des transports et des nouvelles infrastructures industrielles.

Mais au-delà des annonces fédérales, les révélations faites presque simultanément au Québec montrent à quel point la situation est déjà tendue : lors de l’étude des crédits à l’Assemblée nationale, Hydro-Québec a confirmé que des projets d’investissement avaient déjà été refusés faute d’électricité disponible, tandis qu’une centaine d’autres demeurent en attente. Le ministre Bernard Drainville a lui-même reconnu que «l’énergie est limitée».

Pendant des décennies, le Québec vivait dans l’idée que l’électricité était pratiquement infinie. Cette époque semble désormais terminée.

Le retour brutal de la réalité énergétique

Le plus frappant dans l’annonce de Carney est peut-être moins ce qu’elle promet que ce qu’elle admet implicitement.

Depuis des années, le discours politique canadien reposait largement sur une logique de restrictions : réduction des hydrocarbures, électrification massive, multiplication des réglementations climatiques et dépendance croissante envers les renouvelables intermittents. Or, jeudi, Carney a reconnu que «le contexte mondial a changé» et qu’«une approche évoluée est nécessaire». Ottawa prévoit désormais assouplir les controversés règlements sur l’électricité propre adoptés sous Justin Trudeau.

Surtout, le gouvernement fédéral reconnaît maintenant explicitement le «rôle stratégique» du gaz naturel dans le réseau électrique canadien.

Il s’agit d’un changement majeur.

Le document fédéral affirme que le gaz naturel permet d’assurer la stabilité du réseau, de répondre aux pointes de demande, de compenser les périodes de faible production éolienne ou solaire et d’assurer une production de base fiable.

Autrement dit, Ottawa commence à reconnaître ce que plusieurs acteurs énergétiques affirmaient depuis longtemps : un réseau moderne ne peut pas fonctionner uniquement sur des sources intermittentes et sur des objectifs politiques abstraits. Il doit d’abord être capable de produire de l’électricité de manière stable, prévisible et résiliente.

Le Québec face aux contradictions du «tout électrique»

Cette réalité est particulièrement importante pour le Québec.

Depuis plusieurs années, la province pousse agressivement l’électrification des transports, du chauffage et de l’économie en général, tout en attirant des industries extrêmement énergivores : filière batterie, centres de données, intelligence artificielle, aluminium, hydrogène vert, etc.

Mais simultanément, les surplus historiques d’Hydro-Québec ont pratiquement disparu.

La Presse rapportait jeudi qu’une dizaine de projets avaient déjà été refusés faute d’électricité disponible, tandis qu’une centaine d’autres sont toujours en attente. Même la faillite de Northvolt — qui a libéré 352 mégawatts — n’a offert qu’un répit limité.

La situation devient d’autant plus complexe que la demande explose partout dans le monde. La PDG d’Hydro-Québec, Claudine Bouchard, a expliqué que la société d’État doit maintenant concurrencer Google et d’autres géants technologiques pour accéder aux manufacturiers d’équipements électriques spécialisés.

«On n’est plus seuls sur notre île», a-t-elle résumé.

Cette phrase illustre parfaitement le changement d’époque énergétique que nous traversons.

Pendant longtemps, les sociétés d’électricité occidentales évoluaient dans un environnement relativement stable. Désormais, la montée fulgurante de l’IA, des centres de données et de l’électrification transforme l’électricité en ressource géostratégique mondiale.

L’IA change complètement l’équation

Pendant des années, plusieurs gouvernements occidentaux ont planifié la transition énergétique comme si la demande allait croître lentement et de manière prévisible.

Puis l’intelligence artificielle est arrivée.

Les centres de données nécessaires à l’IA générative consomment des quantités gigantesques d’électricité. Des géants technologiques construisent désormais leurs propres infrastructures énergétiques, achètent directement de la production et sécurisent des chaînes d’approvisionnement industrielles complètes.

Le Québec, qui espérait attirer massivement ces investissements, se retrouve maintenant devant un dilemme : comment accueillir ces projets tout en alimentant la population, l’industrie existante et l’électrification forcée de l’économie ?

La question devient encore plus sensible dans une province où le potentiel hydroélectrique facilement exploitable diminue progressivement. Les grands barrages accessibles et politiquement simples à construire appartiennent largement au passé. Les nouveaux projets seraient plus coûteux, plus complexes, plus éloignés et souvent plus controversés.

Cela explique en partie pourquoi le discours autour du solaire, de l’éolien et même du gaz naturel commence à évoluer.

La question de la résilience énergétique

Au-delà de la simple production, la crise actuelle remet aussi en lumière un problème souvent négligé : la résilience.

Le modèle du «tout électrique» rend la société extrêmement dépendante du réseau. Or, plus une société dépend d’un seul vecteur énergétique, plus elle devient vulnérable lors des pannes, tempêtes, cyberattaques ou problèmes d’approvisionnement.

Le Québec a déjà connu plusieurs épisodes rappelant cette fragilité : tempêtes hivernales majeures, verglas, épisodes de délestage potentiel, tensions sur la pointe hivernale, etc.

Dans ce contexte, le retour d’un discours plus favorable au gaz naturel apparaît comme une forme de rééquilibrage pragmatique.

Le gaz permet non seulement de stabiliser le réseau, mais aussi d’assurer une redondance énergétique. Plusieurs juridictions réalisent désormais qu’une diversification des sources d’énergie constitue moins un obstacle à la transition qu’une condition de survie économique et industrielle.

Ottawa et les provinces : le retour des tensions constitutionnelles

L’autre enjeu majeur est évidemment politique.

La stratégie de Carney prévoit une plus grande intégration des réseaux provinciaux et une implication fédérale accrue dans les infrastructures de transmission. Ottawa parle maintenant de «réseaux fragmentés» qu’il faudrait davantage connecter à l’échelle canadienne.

Au Québec, cela soulève immédiatement des inquiétudes sur l’autonomie provinciale.

Parti Québécois et le Bloc Québécois ont déjà dénoncé les risques d’ingérence fédérale dans les compétences énergétiques québécoises. Même Bernard Drainville a affirmé vouloir «se tenir debout» pour défendre les juridictions provinciales.

Ces préoccupations ne sont pas entièrement théoriques.

Hydro-Québec représente historiquement bien davantage qu’une simple société d’État : elle constitue l’un des principaux instruments économiques, industriels et symboliques de l’autonomie québécoise depuis la Révolution tranquille.

Cependant, le paradoxe est que Québec lui-même porte une partie importante de la responsabilité actuelle. Pendant des années, les deux paliers de gouvernement ont multiplié les blocages réglementaires, les hésitations, les objectifs contradictoires et les politiques idéologiques qui ont freiné le développement énergétique global.

Aujourd’hui, Ottawa semble reconnaître qu’une stratégie fondée uniquement sur les restrictions climatiques n’est plus viable économiquement. Mais le Québec se retrouve lui aussi devant ses propres contradictions : électrifier massivement tout en limitant les moyens de produire davantage d’énergie fiable.

Un changement de ton à Ottawa

La stratégie de Carney marque donc peut-être la fin d’une certaine phase du discours climatique canadien.

Le gouvernement fédéral continue officiellement de viser la carboneutralité, mais son langage change rapidement : ouverture au gaz naturel, assouplissement réglementaire, accélération des projets, reconnaissance des besoins industriels, importance stratégique de l’énergie, compétitivité économique et sécurité des réseaux.

Même la logique des grands projets nationaux réapparaît progressivement.

Pendant des années, plusieurs gouvernements occidentaux ont parlé d’énergie principalement sous l’angle moral ou environnemental. Le retour des réalités géopolitiques, industrielles et technologiques force maintenant un retour brutal à la question fondamentale : une société avancée doit d’abord produire énormément d’énergie fiable, abondante et abordable.

Et le Québec, malgré son immense héritage hydroélectrique, découvre aujourd’hui qu’il n’échappera pas à cette réalité.

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