Depuis plusieurs décennies, les programmes d’acquisition d’équipements militaires au Canada sont synonymes de retards, de dépassements de coûts et de controverses. Qu’il s’agisse des sous-marins britanniques, des hélicoptères Cyclone ou des avions de chasse, chaque tentative de moderniser les Forces armées a soulevé son lot de problèmes techniques et politiques.
Le journaliste David Pugliese rapporte dans l’Ottawa Citizen qu’un projet d’acquisition de véhicules blindés de reconnaissance, évalué entre 500 millions et 1 milliard de dollars, traverse une crise majeure. Le programme de développement du Light Armoured Vehicle Reconnaissance Surveillance System (LRSS), confié à General Dynamics Land Systems – Canada (GDLS-C), fait face à des problèmes techniques si graves que son annulation est désormais envisagée.
Un programme enlisant depuis plus d’une décennie
Le LRSS devait remplacer la flotte vieillissante des 141 véhicules de surveillance Coyote, en service depuis les années 1990. Selon les documents obtenus par l’Ottawa Citizen, l’armée avait identifié ce besoin dès 2009, avec pour objectif d’avoir les nouveaux véhicules opérationnels dès 2012. Or, le contrat n’a été officiellement attribué qu’en novembre 2014 par le gouvernement conservateur, et les premières livraisons prévues pour 2016 n’ont finalement eu lieu qu’en… 2023, soit avec sept ans de retard.
À ce moment-là, le ministère de la Défense nationale (MDN) avait annoncé l’arrivée des cinq premiers véhicules à une base militaire du Québec. Mais déjà, les retards accumulés et les signaux d’alarme techniques laissaient présager un parcours semé d’embûches.
Des tests qui révèlent des failles majeures
Comme l’explique Pugliese, la porte-parole du MDN, Cheryl Forrest, a confirmé que les essais de fiabilité menés en deux phases — de novembre 2023 à avril 2024, puis de mars à mai 2025 — avaient démontré de « sérieux problèmes techniques ». Elle n’a toutefois pas précisé la nature de ces défaillances, invoquant des négociations contractuelles en cours avec GDLS-C.
Ces véhicules sont pourtant censés représenter une avancée majeure en matière de surveillance. Équipés de capteurs électro-optiques haute définition, de lasers, de radars de nouvelle génération et d’un système de navigation inertiel, ils devraient permettre à l’armée de collecter et partager des images en temps réel, de jour comme de nuit, et dans toutes les conditions météorologiques. Or, ces promesses technologiques semblent pour l’instant compromises.
Un contrat exclusif et opaque
Le contrat, attribué sans appel d’offres à GDLS-C — filiale canadienne d’un géant américain de l’armement —, illustre aussi les failles structurelles du processus d’acquisition militaire canadien. En 2023, des officiers de l’armée avaient déjà admis devant l’industrie que « de multiples déficiences demeurent non résolues et non quantifiées ». En avril 2025, lors d’un briefing à Ottawa, le projet a été qualifié de « risque technique élevé », et son coût estimé entre 500 millions et 1 milliard de dollars.
GDLS-C, de son côté, a refusé de commenter les détails contractuels, renvoyant les questions au gouvernement fédéral.
Le spectre d’une annulation et un contexte politique délicat
La perspective d’une annulation, évoquée par des sources de l’industrie de la défense citées par l’Ottawa Citizen, tombe au moment où le gouvernement libéral promet une hausse massive du budget militaire et une accélération des achats d’équipement. Le secrétaire d’État à l’approvisionnement militaire, Stephen Fuhr, a même affirmé en août dernier qu’il était prêt à « prendre plus de risques » pour livrer du matériel plus rapidement. « On introduit des risques quand on va vite », a-t-il reconnu, en ajoutant qu’il se sentait capable de les atténuer en se portant comme « point unique de responsabilité ».
Mais pour les critiques interrogés par Pugliese, ce discours révèle surtout un manque criant d’encadrement et de transparence au MDN et à Services publics et Approvisionnement Canada. Ces deux ministères sont accusés d’opacité dans l’usage de fonds publics et de laxisme dans la surveillance de projets industriels majeurs.
Une saga symptomatique
Ce nouvel épisode s’ajoute à la longue liste de ratés de la politique d’approvisionnement militaire canadienne. D’un besoin exprimé il y a 16 ans à une mise en service toujours hypothétique en 2025, le dossier du LRSS symbolise l’incapacité chronique du pays à renouveler efficacement ses équipements stratégiques. Si le projet venait à être annulé, l’armée se retrouverait encore une fois avec une flotte vieillissante, sans solution de remplacement immédiate, malgré des milliards déjà dépensés.
Comme le souligne David Pugliese dans l’Ottawa Citizen, la question n’est plus seulement technique, mais politique : à quel point Ottawa est-il prêt à tolérer des retards, des dépassements et des échecs avant de repenser de fond en comble son système d’acquisition militaire?



