Pendant longtemps, voyager aux États-Unis allait de soi. Pour bien des Québécois comme pour des millions d’Européens, c’était une destination presque neutre : un grand classique, rassurant, prévisible. New York, la Californie, la Floride ou un road trip sur la Route 66 faisaient partie du décor mental des vacances possibles. Or, en 2026, ce réflexe est en train de disparaître, lentement mais sûrement.
Pourtant, l’année s’annonçait exceptionnelle. Le pays célèbre à la fois le centenaire de la Route 66, le 250e anniversaire de son indépendance et coorganise la Coupe du monde de soccer. Dans n’importe quel autre contexte, ces événements auraient garanti un afflux massif de touristes. Mais depuis le retour au pouvoir de Donald Trump en janvier 2025, le climat politique américain a profondément changé la perception des voyageurs étrangers.
Menaces répétées d’annexion du Canada, droits de douane imposés à des alliés historiques, détentions de touristes à la frontière, expulsions massives et projets de filtrage des réseaux sociaux avant l’entrée sur le territoire : pour plusieurs, traverser la frontière américaine n’est plus un simple déplacement, mais une prise de risque. Le voyage devient un geste politique autant qu’un choix de loisir.
Les chiffres donnent une idée de l’ampleur du malaise. Selon des données compilées par le World Travel & Tourism Council en collaboration avec Oxford Economics, les États-Unis auraient perdu environ 12,5 milliards de dollars américains en dépenses de visiteurs internationaux en 2025. Sur 184 pays analysés, c’était le seul à afficher un recul. Un renversement spectaculaire pour un pays qui, il y a moins de deux ans, trônait au sommet des destinations touristiques mondiales.
Ce glissement n’est pas seulement économique : il est symbolique. Un séjour aux États-Unis, autrefois perçu comme aspirational, est désormais vécu par certains comme une démarche lourde, coûteuse et incertaine. Cette analyse, développée dans un reportage de la BBC signé par Laura Hall, s’appuie aussi sur des observations du média spécialisé Skift, qui notait qu’une proportion importante de voyageurs déclaraient déjà éviter les États-Unis pour des raisons politiques.
Mais le phénomène ne s’arrête plus aux frontières américaines. Les premières semaines de 2026 ont vu Washington multiplier les gestes spectaculaires à l’étranger : frappes aériennes à Caracas, capture du président vénézuélien, reprise des discussions sur l’acquisition du Groenland, menaces explicites envers Cuba, l’Iran, la Colombie et le Mexique. Résultat : même des destinations qui ne sont pas en conflit direct deviennent soudainement sujettes à l’hésitation.
Le Groenland en est un bon exemple. Des voyageurs européens qui prévoyaient s’y rendre cet hiver ou au printemps se demandent maintenant s’ils doivent maintenir leurs plans. Non pas parce que l’île est dangereuse en soi, mais parce que le simple fait qu’elle soit évoquée dans des scénarios de confrontation géopolitique suffit à semer le doute. La politique internationale s’invite jusque dans les choix de billets d’avion.
À Cuba, l’effet est encore plus concret. Des acteurs du tourisme local observent déjà des annulations et une avalanche de messages inquiets après des déclarations américaines laissant entendre que l’île serait fragile ou « prête à tomber ». Dans un secteur déjà vulnérable, l’instabilité perçue suffit à freiner les visiteurs. Le même climat plane, à des degrés variables, sur la Colombie et le Mexique, même si certaines agences n’y voient pas encore de chute marquée des réservations.
Pour les voyagistes européens, la marge de manœuvre est mince. Dès qu’un gouvernement déconseille une destination, les agences cessent de la proposer, question de responsabilité légale et d’assurance. Les avis officiels évoluent rapidement, et les voyageurs indépendants qui choisissent de passer outre peuvent se retrouver sans couverture en cas de problème.
Dans ce contexte tendu, certains offices de tourisme se demandent s’il est possible de transformer cette attention négative en vitrine. Pour des territoires comme le Groenland, l’exposition médiatique pourrait aussi servir à mieux faire connaître leur culture, leur histoire et leur réalité propre, loin des fantasmes géopolitiques. Ailleurs, notamment en Iran, des professionnels rappellent toutefois que la chute du tourisme occidental est un phénomène de longue durée, alimenté par des perceptions négatives bien antérieures aux déclarations récentes.
En tourisme, la perception pèse souvent plus lourd que les faits. L’expérience américaine en est la démonstration brutale. En à peine quelques années, un pays passé maître dans l’art d’attirer les visiteurs découvre à quel point la confiance peut s’évaporer rapidement. Et si les premières semaines de 2026 ont montré une chose, c’est que, dans le monde actuel, un voyage peut être remis en question du jour au lendemain par un simple discours prononcé à Washington.



