Soraya Martinez Ferrada et le doigt d’honneur : quand la loi ne suffit plus à faire respecter l’autorité

La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, voulait rassurer ceux qui craignent que le nouveau règlement montréalais contre les insultes envers les policiers et les employés municipaux devienne une machine à distribuer des contraventions pour la moindre impolitesse.

Elle a plutôt créé une nouvelle controverse.

« Si vous avez envie de faire un doigt d’honneur à un policier, bien faites-le », a lancé la mairesse lundi, avant de préciser que ce n’était évidemment pas ce qu’elle recommandait aux Montréalais et qu’elle cherchait simplement à illustrer la différence entre une manifestation de mécontentement et les comportements véritablement visés par son règlement.

Juridiquement, la nuance est importante. Politiquement et symboliquement, la formulation est pour le moins maladroite.

Car une mairesse qui vient précisément de faire adopter un règlement pour répondre à la multiplication des comportements agressifs et méprisants envers les employés municipaux aurait certainement pu trouver une meilleure façon d’expliquer les limites de celui-ci que d’inviter, même rhétoriquement, les citoyens à faire un doigt d’honneur aux policiers.

Tout ce qui est légal n’est pas souhaitable

Le règlement adopté lundi interdit notamment d’intimider, de harceler, de menacer, d’injurier ou d’insulter un employé municipal, ainsi que d’adopter envers lui un comportement offensant, humiliant, abusif, violent ou agressif. Il prévoit des amendes pouvant atteindre 1000 $ pour une première infraction et 2000 $ en cas de récidive.

Martinez Ferrada avait une vraie distinction à faire.

Un doigt d’honneur isolé ne devrait évidemment pas entraîner automatiquement une contravention de plusieurs centaines, encore moins de milliers de dollars. Et la liberté d’expression protège aussi les paroles et les gestes grossiers. Dans une décision remarquée rendue en 2023, le juge Dennis Galiatsatos de la Cour du Québec avait précisément rappelé qu’un doigt d’honneur, aussi vulgaire soit-il, ne constitue pas en soi un crime et relève de la liberté d’expression.

Mais il existe une différence fondamentale entre dire qu’un comportement ne doit pas être interdit par l’État et le banaliser.

Une société ne fonctionne pas uniquement avec le Code criminel et les règlements municipaux. Elle repose également sur des normes sociales, des conventions, une certaine idée de la civilité et une reconnaissance minimale de l’autorité légitime.

On peut donc parfaitement défendre le droit d’un citoyen de faire un doigt d’honneur à un policier sans considérer qu’il s’agit d’un comportement normal, acceptable ou digne d’être présenté avec désinvolture par la première magistrate de Montréal.

La loi et l’ordre ne veulent pas seulement dire davantage de lois

C’est ici qu’apparaît une différence plus profonde entre deux conceptions de l’ordre public.

Une conception essentiellement réglementaire consiste à déterminer la frontière exacte de ce qui est permis et interdit : telle conduite mérite une amende, telle autre demeure protégée par la liberté d’expression.

Une conception plus conservatrice de l’ordre social insiste plutôt sur ce qui précède la loi. Elle considère qu’une société fonctionnelle repose sur des normes de comportement intériorisées par les citoyens : le respect des institutions, une retenue minimale dans l’espace public et l’idée qu’on ne traite pas une policière comme une ennemie simplement parce qu’elle remet une contravention.

Dans cette perspective, « la loi et l’ordre » ne signifient pas nécessairement davantage de règlements. L’« ordre » désigne aussi cet ensemble de conventions sociales qui font précisément qu’on n’a pas besoin d’un règlement pour chaque comportement antisocial.

La loi intervient lorsque ces conventions ne suffisent plus.

Or Montréal semble justement confrontée à cette question. Selon les données invoquées par l’administration Martinez Ferrada pour justifier son règlement, les situations d’incivilité, d’agressivité, de menaces et de violence rapportées envers le personnel municipal auraient augmenté de 263 % entre 2019 et 2025. La mairesse a notamment cité des insultes misogynes particulièrement dégradantes adressées à des employées municipales.

Le nouveau règlement faisait d’ailleurs suite à une vidéo devenue virale dans laquelle une policière du SPVM encaissait une longue série d’insultes grossières de la part d’un automobiliste tout en demeurant professionnelle. La Fraternité des policiers et policières de Montréal soutenait depuis longtemps qu’il manquait aux agents un outil réglementaire pour intervenir dans ce genre de situation lorsque les paroles ne constituaient ni une menace criminelle ni une entrave.

Ce n’est pas la même chose qu’un automobiliste irrité qui lève le majeur avant de repartir.

Et c’est précisément là que le jugement devient indispensable.

Entre judiciariser l’impolitesse et normaliser l’incivilité

Le danger serait de tomber dans l’un de deux excès.

Le premier consisterait à judiciariser la grossièreté et à transformer la police en arbitre général de la bonne éducation. La définition très large du règlement — qui vise notamment les comportements « offensants » ou « humiliants » — a d’ailleurs suscité des inquiétudes chez des juristes et au sein de l’opposition municipale quant à la marge d’interprétation laissée aux agents.

Le second serait de conclure que tout comportement qui n’est pas sanctionnable devrait être regardé avec indifférence.

C’est là que la sortie de Soraya Martinez Ferrada frappe une fausse note.

Elle cherchait manifestement à dire : ce règlement n’abolit pas votre liberté d’expression. Le message qui a plutôt circulé est devenu : vous voulez faire un doigt d’honneur à un policier? Faites-le.

Pour une administration qui tente précisément de rétablir certaines limites devant la multiplication des incivilités, c’est une manière étonnante de présenter les choses.

Cela nourrit aussi la critique, présente depuis plusieurs années dans le débat municipal, selon laquelle une partie de la gauche métropolitaine éprouve davantage de facilité à tolérer les incivilités qu’à rappeler les devoirs élémentaires qui accompagnent la vie en société.

On n’est certainement plus à l’époque où le slogan « defund the police » dominait une partie du discours militant nord-américain. L’administration Martinez Ferrada elle-même vient au contraire de faire adopter un règlement réclamé par les syndicats policiers et prévoit d’équiper les agents du SPVM de caméras corporelles.

Mais symboliquement, on est encore un peu là.

Lorsqu’une mairesse parle de policiers, de sécurité publique et d’incivilités, elle ne parle pas comme une citoyenne anonyme autour d’une table de cuisine. Sa fonction lui impose une certaine retenue.

L’exemple vient aussi d’en haut

Il n’est pas nécessaire de vouloir distribuer des amendes de 2000 $ aux citoyens mal élevés pour affirmer quelque chose de beaucoup plus simple : non, faire un doigt d’honneur à un policier n’est pas souhaitable.

Cela peut être légal. Cela peut parfois traduire une frustration passagère. Cela ne justifie certainement pas à lui seul l’intervention de l’appareil judiciaire.

Mais une société peut encore être capable de dire qu’un geste est grossier, antisocial et indigne sans immédiatement réclamer qu’il devienne illégal.

C’est même probablement lorsque cette distinction disparaît que les règlements commencent à se multiplier.

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