Trois églises en fumée, et toujours aucune stratégie nationale pour sauver le patrimoine religieux

En quelques semaines à peine, trois églises québécoises ont été ravagées par les flammes. À chaque fois, le même rituel recommence : tristesse locale, déclarations sur la « mémoire collective », promesses de soutien, puis retour au silence. Or, le problème n’est plus ponctuel. Il devient structurel. À force d’accumuler les fermetures, les désaffectations, les édifices vacants et les chantiers repoussés, le Québec s’expose à une érosion accélérée de son patrimoine religieux — par le feu, par l’abandon, ou simplement par pourrissement administratif.

On nous dira que les églises ne brûlent pas plus souvent que d’autres bâtiments. Peut-être. Mais cela rate l’essentiel. La vraie question n’est pas de savoir si la pierre ou le bois sacré seraient, par nature, plus inflammables que le reste. La vraie question est de savoir si les églises du Québec forment aujourd’hui un parc immobilier particulièrement vulnérable. Et à cela, il devient difficile de répondre autrement que par l’affirmative.

Ce sont souvent de vieux bâtiments, coûteux à chauffer, à inspecter, à entretenir et à mettre aux normes. Plusieurs ont été construits bien avant les standards modernes en matière d’électricité, de compartimentation, de détection ou de suppression des incendies. Plusieurs sont partiellement occupés, sous-utilisés, ou carrément vacants. Or, le ministère de la Culture lui-même reconnaît que les sites patrimoniaux sont particulièrement exposés aux risques d’incendie lorsqu’ils sont inoccupés ou vacants. Ce simple aveu devrait suffire à changer complètement le ton du débat.

Car voilà le nœud du problème : il ne s’agit pas seulement d’une série de malchances. Il s’agit d’un patrimoine vieillissant, souvent mal entretenu, parfois désaffecté, et de moins en moins protégé par une présence humaine continue. Un bâtiment déserté attire davantage le vandalisme, les intrusions, les défaillances non détectées, les dégâts progressifs. Une église vivante, chauffée, inspectée, fréquentée, surveillée, n’est pas dans la même situation qu’un grand vaisseau de bois et de pierre qu’on laisse glisser vers la marginalité jusqu’au jour où il s’embrase.

Le plus troublant, c’est que le Québec ne manque pas totalement d’outils. Il existe des programmes. Le Conseil du patrimoine religieux du Québec administre depuis des années des mécanismes de restauration et de requalification, et souligne que des centaines de millions ont été investis depuis 1995. Le plan d’action gouvernemental en culture 2018-2023 prévoyait aussi une mesure visant à soutenir les communautés mobilisées pour protéger le patrimoine religieux et à faciliter la conversion des lieux désaffectés.

Mais justement : tout cela ne constitue pas une stratégie nationale digne de ce nom.

Une stratégie nationale, ce n’est pas seulement une enveloppe budgétaire et quelques formulaires. C’est un diagnostic global, une hiérarchisation transparente, des protocoles d’urgence, une doctrine de réutilisation, une politique d’entretien préventif, une coordination entre ministères, municipalités, fabriques, diocèses, assureurs, pompiers, experts en patrimoine et acteurs communautaires. Or, le Rapport Barcelo, remis au gouvernement en 2025, montre précisément que nous n’en sommes pas là. Le document explique que le statu quo est remis en question, qu’un plan d’action concerté est nécessaire, et surtout qu’il n’existe ni recensement complet des lieux à conserver, ni liste globale de l’état de santé des bâtiments, ni estimation d’ensemble des travaux requis. On navigue encore trop souvent à vue.

Le rapport va même plus loin. Il affirme que le ministère devrait jouer un rôle de catalyseur entre les différents acteurs gouvernementaux et institutionnels, afin de mettre en place un plan d’action concerté, réaliste et inscrit dans un calendrier à moyen terme. Quand un rapport commandé par l’État en arrive à cette conclusion, cela revient pratiquement à reconnaître qu’une telle architecture n’est pas encore en place.

Pendant ce temps, la situation se fragilise. Le CPRQ a dénoncé en juin 2025 la suspension du programme d’aide financière en restauration du patrimoine religieux. Héritage Montréal a, pour sa part, soutenu en janvier 2026 que le programme soutenant la requalification avait lui aussi été suspendu brusquement l’année précédente, en plus de réclamer le rétablissement du financement et la mise en place d’outils plus cohérents pour la requalification du bâti existant. Même si ces prises de position proviennent d’organismes du milieu, elles illustrent bien le sentiment général : le Québec agit encore trop souvent par à-coups, au lieu d’assumer une ligne directrice ferme et durable.

Il faut donc sortir du réflexe purement commémoratif. Déplorer une perte patrimoniale après l’incendie est devenu trop facile. Le vrai test d’un peuple, ce n’est pas sa capacité à pleurer ses pierres après coup, mais sa volonté de les protéger avant qu’elles ne tombent. Le patrimoine religieux ne peut plus être géré uniquement comme une série de cas particuliers, chacun dépendant de la bonne volonté locale, d’une campagne de sociofinancement, d’une aide ponctuelle ou d’un miracle administratif.

Ce qu’il faut maintenant, c’est une stratégie nationale québécoise de gestion du patrimoine religieux, articulée autour de cinq axes clairs :

D’abord, un inventaire dynamique des bâtiments à risque, mis à jour en continu, qui ne se contente pas du classement patrimonial, mais documente aussi l’état du toit, de la structure, du filage, du chauffage, de la vacance partielle ou totale, de l’assurabilité, et du niveau de vulnérabilité incendie. Le Rapport Barcelo insiste déjà sur l’insuffisance de la connaissance disponible. Il faut en tirer les conséquences.

Ensuite, un programme obligatoire de sécurisation minimale des lieux vacants ou sous-utilisés : inspection régulière, surveillance, contrôle des accès, mise à niveau électrique essentielle, détection incendie, et, lorsque justifié, installation accélérée de systèmes de protection. Le gouvernement permet déjà, dans certains programmes patrimoniaux, le financement de systèmes de protection et d’extinction des incendies. Il faut maintenant en faire une priorité stratégique pour les édifices les plus exposés.

Troisièmement, un mécanisme rapide de requalification. Le Québec ne peut pas sauver toutes ses églises uniquement en espérant un retour massif de la pratique religieuse. Il faut donc permettre à plus de bâtiments de retrouver une fonction : bibliothèque, salle communautaire, espace culturel, halle civique, logement institutionnel, garderie, centre d’interprétation, voire certains usages mixtes respectueux du lieu. Le programme de requalification existe déjà sur papier; encore faut-il qu’il soit stable, financé et intégré à une politique d’ensemble.

Quatrièmement, un guichet unique interministériel. Aujourd’hui, les dossiers sont éclatés entre culture, affaires municipales, habitation, normes du bâtiment, développement régional et parfois tourisme. Le Rapport Barcelo propose justement un rôle de coordination accru du ministère de la Culture. Il faut cesser de traiter chaque église comme un dossier isolé perdu entre plusieurs bureaucraties.

Enfin, un principe national de continuité patrimoniale : lorsqu’une église d’intérêt patrimonial n’a plus d’usage cultuel viable, l’objectif par défaut ne devrait plus être la fermeture lente suivie de la catastrophe, mais la transition rapide vers un usage compatible, avec maintien maximal de l’enveloppe, du volume, des éléments significatifs et de la présence symbolique dans le paysage. Une église n’est pas seulement un immeuble. C’est un point fixe de mémoire, de géographie et d’identité.

Il faut aussi le dire franchement : dans un Québec qui aime tant invoquer la mémoire collective, nous agissons trop souvent comme si cette mémoire était facultative lorsqu’elle est faite de pierres chrétiennes. Or, ces édifices ne sont pas de simples reliques confessionnelles. Ils sont au cœur de l’histoire visuelle, civique et territoriale du Québec. Ils ont structuré les villages, les quartiers, les routes, les fêtes, les repères. Les laisser tomber un à un, c’est accepter que le pays devienne illisible à lui-même.

Après Saint-Ours, après Saint-Paul, après Saint-Mathieu, la question n’est donc plus seulement de savoir comment tel feu a commencé. La question politique devient plus large : combien d’autres édifices attendent leur tour dans un état de vulnérabilité silencieuse? Et surtout, combien de temps encore allons-nous feindre de croire qu’un patrimoine sans stratégie peut survivre à la combinaison de la vacance, du vieillissement, des normes mal adaptées et du sous-entretien?

Le Québec n’a pas seulement besoin de subventions. Il a besoin d’une volonté. Il a besoin d’une stratégie nationale explicite, assumée et permanente pour son patrimoine religieux. Tant qu’elle n’existera pas, chaque nouveau brasier aura beau être qualifié d’exceptionnel, il ne fera que révéler une démission devenue ordinaire.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine