L’arrivée des premiers véhicules électriques chinois sur le sol canadien, confirmée ces derniers jours, marque un tournant concret dans un dossier que nous avons suivi à répétition. Après des mois de spéculations sur les accords commerciaux, les tensions avec les États-Unis et les implications industrielles, la phase théorique laisse désormais place à une réalité bien tangible : les voitures sont là.
Premières livraisons : Chery et Geely ouvrent la voie
Comme le rapporte Iulian Dnistran pour InsideEVs, les premiers véhicules électriques (EV) et hybrides rechargeables (PHEV) de marques chinoises ont été expédiés au Canada dans les dernières semaines. Le constructeur Chery a notamment envoyé environ 150 véhicules issus de ses sous-marques (Jaecoo, Omoda, Exelantis), déjà aperçus dans la région de Toronto, bien que certains logos aient été temporairement masqués.
Du côté de Geely, l’entrée sur le marché s’est faite de manière plus indirecte, via sa filiale Lotus. Selon Earl Lee d’AutoBlog, une première livraison d’environ 18 VUS électriques haut de gamme Lotus Eletre a déjà été certifiée selon les normes canadiennes et dirigée vers des concessionnaires.
Cette approche n’est pas anodine : elle permet à Geely de pénétrer le marché canadien sans exposer immédiatement sa marque principale, tout en capitalisant sur le prestige d’une bannière européenne.
Une ouverture commerciale accélérée
Au cœur de cette percée se trouve un changement politique majeur : Ottawa a réduit ses tarifs d’importation sur les véhicules chinois de 100 % à environ 6,1 %, tout en imposant un plafond annuel de 49 000 véhicules.
Cette décision, qui tranche radicalement avec la posture américaine — toujours fermée à ces importations —, a eu un effet immédiat. Le prix de certains modèles, comme le Lotus Eletre, aurait chuté de près de 50 % sur le marché canadien après l’entrée en vigueur de cet accord, selon les informations relayées par InsideEVs.
Les constructeurs n’ont pas tardé à réagir. Chery prévoit déjà une deuxième phase d’expansion avec l’envoi de 1 000 véhicules supplémentaires au cours des prochains mois et la mise en place d’un réseau initial d’une dizaine de concessionnaires d’ici l’été.
Un marché test… avant une offensive plus large
Il convient toutefois de nuancer : les premiers véhicules livrés ne sont pas encore destinés à la vente directe. Ils servent principalement à des fins de certification, de tests et de démonstration.
Mais cette étape est cruciale. Elle constitue la dernière barrière réglementaire avant une commercialisation à grande échelle. En parallèle, plusieurs autres géants chinois — dont BYD — se positionnent déjà pour entrer à leur tour sur le marché canadien.
Autrement dit, ce que nous observons aujourd’hui n’est pas une simple expérimentation, mais bien le début d’une implantation structurée.
Une décision aux conséquences géopolitiques
L’enjeu dépasse largement le cadre automobile. Comme nous l’avons analysé dans nos précédents articles, cette ouverture place le Canada dans une position délicate vis-à-vis des États-Unis.
Washington maintient une ligne dure contre les véhicules chinois, invoquant à la fois des préoccupations économiques et des enjeux de sécurité nationale, notamment liés aux technologies embarquées et à la collecte de données.
En autorisant ces importations, Ottawa crée une situation paradoxale : le Canada pourrait devenir une porte d’entrée indirecte pour des véhicules que les États-Unis cherchent précisément à exclure.
Cette dynamique risque d’alimenter les tensions commerciales, voire de provoquer des mesures de rétorsion dans un contexte où les relations canado-américaines montrent déjà des signes de fragilité.
Industrie canadienne : un choc concurrentiel à venir
Sur le plan interne, l’impact potentiel sur l’industrie automobile canadienne est considérable.
Les constructeurs chinois bénéficient d’un avantage compétitif majeur : coûts de production plus faibles, intégration verticale des chaînes d’approvisionnement, et avance technologique dans certains segments des véhicules électriques.
Face à cela, les manufacturiers nord-américains — déjà engagés dans une transition coûteuse vers l’électrique — pourraient se retrouver pris en étau. D’un côté, la pression des prix. De l’autre, des exigences réglementaires et environnementales toujours plus lourdes.
Le risque est double : une érosion de la compétitivité locale, mais aussi une dépendance accrue à des chaînes d’approvisionnement étrangères, notamment chinoises.
Sécurité et surveillance : une question toujours ouverte
Enfin, l’un des aspects les plus sensibles demeure celui de la sécurité.
Les véhicules modernes sont des plateformes technologiques complexes, intégrant capteurs, caméras, systèmes de navigation et connectivité permanente. Dans ce contexte, l’arrivée massive de véhicules conçus et produits par des entreprises liées à un État étranger soulève des interrogations légitimes.
Les autorités canadiennes n’ont, pour l’instant, pas formulé de position claire sur les risques potentiels liés à la collecte de données ou à l’accès aux systèmes embarqués.
Or, aux États-Unis, ces préoccupations sont précisément au cœur du refus d’ouvrir le marché.
Une transition qui ne fait que commencer
Ce qui, il y a quelques mois encore, relevait de l’hypothèse est désormais une réalité observable : les voitures chinoises sont au Canada.
Pour l’instant, elles circulent en marge du marché, utilisées pour des tests et des démonstrations. Mais tout indique que cette phase sera de courte durée.
L’arrivée annoncée de milliers de véhicules supplémentaires, l’ouverture de réseaux de concessionnaires et l’intérêt d’autres constructeurs confirment une chose : les vannes sont désormais ouvertes.
Et avec elles, un ensemble de conséquences économiques, industrielles et géopolitiques que le Canada devra affronter — plus tôt que prévu.



