Le Danemark quitte Beyond Oil and Gas Alliance : le Québec devrait-il suivre?

C’est un développement majeur dans le débat énergétique international : le Danemark, pays fondateur de la Beyond Oil and Gas Alliance (BOGA), a décidé de se retirer de l’alliance qu’il avait lui-même lancée en 2021.

L’information a été rapportée le 24 février 2026 par le Morning Bulletin de l’Aberdeen & Grampian Chamber of Commerce. Selon ce bulletin, le gouvernement danois va « initier un processus » pour examiner l’extension d’une ou plusieurs licences de production en mer du Nord jusqu’en 2050, afin de renforcer la sécurité énergétique européenne.

Les producteurs de gaz ont été invités à explorer des prolongations au-delà de 2042 — date à laquelle la majorité des licences devaient expirer. Le ministre danois de l’Industrie et du Commerce, Morten Bodskov, cité par le Morning Bulletin, a justifié cette décision en déclarant :

« L’Europe doit se tenir sur ses propres jambes. Cela exige que nous investissions massivement dans notre propre capacité énergétique. »

Le Danemark maintient officiellement ses cibles climatiques — réduction de 70 % des émissions d’ici 2030 et carboneutralité en 2045 — mais la tonalité a changé. La priorité donnée à la souveraineté énergétique s’impose désormais au même niveau que les engagements environnementaux.

Un virage cohérent avec la relance du gaz danois

Ce retrait ne survient pas en vase clos.

Nous rapportions en décembre que dans un article publié le 6 décembre 2025 dans Le Monde, la journaliste Marie de Vergès décrivait déjà le redémarrage spectaculaire du champ gazier de Tyra, qualifié de « reine » du gaz danois.

Après un arrêt entre 2019 et 2024, le complexe a été entièrement rénové pour un coût de 3,6 milliards d’euros. Tyra II, opérée par TotalEnergies avec BlueNord et Nordsofonden, peut désormais produire l’équivalent de deux fois la consommation annuelle de gaz du Danemark.

Le pays est redevenu exportateur net de gaz, dans un contexte où l’Union européenne importe encore 85 % de ses besoins gaziers, selon les données citées par Le Monde (Eurostat). La Banque nationale danoise estime, toujours selon l’article de Marie de Vergès, que la relance de Tyra pourrait ajouter 0,5 point de PIB en 2025.

Lors de l’inauguration, le ministre des Affaires étrangères Lars Løkke Rasmussen déclarait :

« L’énergie, c’est de la sécurité, du pouvoir, de la liberté. »

Autrement dit, la sortie de la BOGA n’est pas une rupture soudaine, mais l’aboutissement logique d’un repositionnement amorcé depuis plusieurs mois.

Le Québec : membre associé et co-président

En novembre 2021, lors de la COP26 à Glasgow, le Québec annonçait son adhésion à la Beyond Oil and Gas Alliance comme membre associé. Le communiqué officiel du gouvernement précisait que cette initiative, portée par le Danemark et le Costa Rica, visait à accélérer l’abandon progressif de la production de combustibles fossiles.

François Legault déclarait alors :

« En rejoignant la Beyond Oil and Gas Coalition, le Québec donne l’exemple et assume son rôle de chef de file en matière de production d’énergies vertes. »

En décembre 2023, lors de la COP28 à Dubaï, le ministre Benoit Charette annonçait que le Québec devenait co-président de la BOGA pour les États infranationaux.

Le Climate Action Network Canada réagissait alors en soulignant que ce rôle impliquait des responsabilités accrues, notamment une hausse de la cible québécoise de réduction des émissions à 65 % d’ici 2030. Plusieurs groupes environnementaux exhortaient le gouvernement à « aller au-delà du pétrole et du gaz ».

Ainsi, le Québec ne s’était pas contenté d’un geste symbolique : il s’était engagé dans un leadership assumé au sein de cette coalition.

Le modèle scandinave… en version complète

Le paradoxe mérite d’être souligné.

Le Danemark, souvent cité comme modèle au Québec, relance son gaz et envisage d’étendre ses licences. La Norvège continue d’exploiter son pétrole et son gaz tout en finançant sa transition et son fonds souverain.

Les pays scandinaves ne choisissent pas entre environnement et développement : ils exploitent leurs ressources stratégiques selon leurs intérêts nationaux.

La sortie danoise de la BOGA confirme un changement de cap mondial : la transition énergétique ne se fait plus contre la production domestique, mais en parallèle d’une sécurisation des approvisionnements.

Une question désormais incontournable

Le retrait du Danemark de la Beyond Oil and Gas Alliance ne constitue pas un reniement climatique. Il traduit plutôt une redéfinition des priorités dans un monde où la sécurité énergétique, la souveraineté industrielle et la stabilité économique ont repris le devant de la scène.

Copenhague ne renonce pas à ses objectifs environnementaux. Elle ajuste sa trajectoire. Elle reconnaît qu’une transition énergétique crédible doit s’appuyer sur une base matérielle solide — et que cette base, pour l’instant, inclut encore des molécules fossiles produites localement plutôt qu’importées.

Le geste danois révèle surtout une vérité politique : les États qui disposent de ressources stratégiques hésitent de plus en plus à s’en priver unilatéralement, surtout dans un contexte international instable. La transition n’est plus conçue comme un acte de rupture symbolique, mais comme un exercice d’équilibre.

Pour le Québec, la question devient donc plus large qu’un simple statut au sein d’une coalition internationale. Elle touche à la cohérence de sa posture énergétique globale. Peut-on continuer à invoquer le « modèle scandinave » tout en omettant que ces mêmes pays maintiennent une production nationale d’hydrocarbures ? Peut-on défendre la souveraineté énergétique européenne tout en refusant d’ouvrir un débat similaire ici ?

Le départ du Danemark ne force pas Québec à quitter la BOGA. Mais il oblige à clarifier le sens de cette adhésion. S’agit-il d’un positionnement symbolique destiné à projeter une image internationale, ou d’une stratégie réellement adaptée aux réalités géopolitiques actuelles ?

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