L’Iran traverse aujourd’hui une phase de convulsions internes majeures. Protestations, fractures au sommet de l’appareil sécuritaire, défiance ouverte envers le régime : l’hypothèse d’un basculement n’est plus taboue. Mais pour le Canada, la question essentielle ne se limite pas à l’avenir du pouvoir à Téhéran. Elle concerne ce que la République islamique a déjà implanté ici — et continue d’exploiter.
Québec Nouvelles documente cette réalité depuis 2022, bien avant l’actuelle séquence de tensions, à travers des témoignages, des enquêtes journalistiques et des mises en garde répétées provenant tant de la diaspora iranienne que des services de sécurité occidentaux. Ce qui se dessine n’est pas une série d’incidents isolés, mais une présence structurée, combinant intimidation politique, exploitation des failles migratoires et installation durable de réseaux liés au régime.
La peur comme outil de contrôle, même en exil
Dès 2022, nous rapportions que des Irano-Canadiens affirmaient être surveillés et menacés sur le sol canadien par des agents ou des relais de la République islamique. L’activiste Maryam Shafipour, exilée après un passage dans les prisons iraniennes, racontait que les Gardiens de la Révolution avaient contacté sa sœur restée en Iran pour lui démontrer qu’ils connaissaient son lieu de résidence au Canada jusque dans ses moindres détails — vue depuis sa fenêtre, habitudes, fréquentations. Cette démonstration de capacité visait un objectif précis : rappeler que la distance géographique n’offre aucune protection réelle.
D’autres citoyens, anonymes, expliquaient avoir reçu des messages en farsi provenant de numéros anonymes, les sommant de cesser toute activité critique envers l’Iran sur les réseaux sociaux, sous peine de représailles. Certains parlaient d’appels insistants, parfois de numéros canadiens, où l’interlocuteur utilisait leur prénom et faisait clairement comprendre qu’il disposait d’informations suffisantes pour les retracer. Plusieurs affirmaient n’avoir reçu que peu ou pas de soutien des forces policières, nourrissant un sentiment d’abandon.
Des figures ciblées, des menaces assumées
Ce climat d’intimidation a été confirmé et amplifié par des enquêtes ultérieures. En 2023, Québec Nouvelles relayait un long reportage de Global News (The New Reality), montrant que le Canada était perçu par plusieurs experts comme un terrain particulièrement vulnérable à la répression transnationale iranienne.
Le cas de Hamed Esmaeilion, devenu une figure centrale de la diaspora après la destruction du vol PS752 par le Corps des gardiens de la révolution islamique en janvier 2020, en est l’exemple le plus frappant. Pour avoir exigé vérité et justice, Esmaeilion affirme avoir reçu des menaces répétées, incluant des appels glaçants évoquant les derniers instants de sa femme et de sa fille. Il expliquait aussi que les ressources policières qui lui étaient offertes demeuraient limitées.
La militante et journaliste Masih Alinejad allait plus loin encore : selon ses propres déclarations, le FBI lui aurait explicitement déconseillé de se rendre au Canada, estimant que sa sécurité ne pouvait y être assurée comme aux États-Unis. Une affirmation lourde de sens pour un pays qui se présente comme refuge pour les dissidents.
Le Canada comme havre pour les élites du régime
À cette pression directe sur les opposants s’ajoute un phénomène tout aussi préoccupant : la présence, parfois confortable, d’anciens responsables ou de bénéficiaires du régime iranien au Canada.
L’affaire Mahmoud Khavari, ex-PDG de la Bank Melli recherché par Interpol pour un détournement de plusieurs milliards de dollars et ayant trouvé refuge au Canada, demeure emblématique. Plus récemment, la présence au pays de Seyed Hassan Ghazizadeh Hashemi, ancien ministre iranien sous un gouvernement directement associé à l’abattage du vol PS752, a suscité l’indignation de la communauté iranienne. Malgré des réactions publiques et des menaces proférées depuis l’Iran, la réponse canadienne s’est limitée à une interdiction de séjour temporaire.
D’autres cas, documentés par Iran International en 2025, illustrent la difficulté chronique à expulser des individus liés au régime. L’exemple d’Afshin Pirnoon, ancien haut fonctionnaire des transports iraniens, montre comment le seuil juridique extrêmement élevé exigé par la Commission de l’immigration et du statut de réfugié permet à des acteurs du régime de demeurer au Canada, même lorsque l’État reconnaît un risque de répression transnationale.
Criminalité et sous-traitance de la violence
Les mises en garde se sont durcies en 2025. Des déclarations conjointes du Canada et de ses alliés, relayées par Global News, ont accusé l’Iran de chercher à « tuer, kidnapper et harceler » des dissidents à l’étranger, en collaborant avec des réseaux criminels internationaux. Des documents liés à l’enquête publique sur l’ingérence étrangère ont également révélé des craintes croissantes au sein de la diaspora iranienne quant à l’usage de gangs comme intermédiaires.
Ces inquiétudes ont été corroborées par des déclarations officielles du Service canadien du renseignement de sécurité, dont le directeur a confirmé en novembre 2025 que l’agence avait perturbé, à plusieurs reprises, des menaces potentiellement létales émanant de l’Iran contre des personnes se trouvant au Canada.
Un problème ancien, désormais impossible à nier
Depuis 2022, Québec Nouvelles n’a cessé de documenter cette réalité : intimidation de dissidents, tolérance envers des figures liées au régime, lenteurs administratives, et usage croissant de méthodes criminelles pour étendre la répression au-delà des frontières iraniennes.
La crise actuelle en Iran ne crée pas ce problème. Elle le révèle. Elle rappelle surtout que le Canada n’est pas un simple spectateur de cette confrontation, mais un espace déjà investi, testé et exploité par la République islamique.
La question qui se pose aujourd’hui n’est donc pas de savoir si le régime iranien représente une menace théorique pour le Canada. Les faits montrent qu’il agit déjà ici. La véritable question est de savoir combien de temps encore le pays acceptera de fermer les yeux.



