La fuite d’un document du ministère du Travail confirmant que le gouvernement Legault songe à rendre facultatives certaines cotisations syndicales a fait bondir les grandes centrales. La présidente de la FTQ, Magali Picard, s’est empressée de crier au « muselage », reprenant un vocabulaire dramatique digne d’un manifeste révolutionnaire. Dans un reel diffusé cette semaine, elle affirme que ce projet de loi représente une « ingérence complète, totale du gouvernement » dans la gouvernance syndicale, et brandit un concept fumeux pour justifier l’activisme politique de sa centrale : le « revenu social ».
Ce recours au « revenu social » n’a qu’une fonction : élargir arbitrairement le mandat des syndicats. Au lieu de se limiter à la défense des conditions de travail, Magali Picard prétend que les syndicats doivent intervenir sur toutes les politiques publiques — garderies, retraites, assurance-emploi, privatisation de l’électricité. Cette instrumentalisation vise à transformer les cotisations obligatoires en levier partisan, alors que leur vocation est claire : protéger les travailleurs dans leur emploi, et non redessiner la société au gré d’une idéologie militante.
Un concept rhétorique pour légitimer l’activisme politique
Le discours de Picard repose sur une vieille matrice marxiste : une société divisée en deux blocs homogènes — les « travailleurs » d’un côté, les « élites économiques » de l’autre. Cette grille de lecture, figée et caricaturale, sert à justifier que les syndicats deviennent les porte-parole d’une lutte politique globale.
Or, la réalité est tout autre. Les travailleurs syndiqués n’ont pas tous les mêmes opinions, ni les mêmes priorités politiques. Certains votent à gauche, d’autres à droite, beaucoup se situent ailleurs. En prétendant parler au nom de « la classe ouvrière » entière, la FTQ s’arroge un mandat qu’elle n’a jamais reçu. Le « revenu social » est l’outil conceptuel qui lui permet de s’immiscer dans des débats qui dépassent largement les conventions collectives.
Quand Picard affirme que sans l’activisme syndical, « nous allons tous nous appauvrir », elle transforme une mission professionnelle en croisade idéologique. Mais la réalité est qu’aucun texte législatif ni aucune convention collective n’autorise les syndicats à se substituer au parlement pour définir les politiques de santé, de retraite ou d’énergie.
Une démocratie autoproclamée contre la démocratie réelle
« Rien n’est plus démocratique que votre syndicat », affirme Picard. Mais cette affirmation ne tient pas. Les assemblées syndicales rassemblent souvent une minorité militante, qui oriente des décisions engageant des milliers de travailleurs absents. Ces mécanismes ne peuvent être comparés à une démocratie parlementaire où chaque citoyen dispose d’une voix et où les gouvernements rendent des comptes devant l’ensemble de la population.
La démocratie syndicale, autoproclamée et autoréférentielle, ne saurait justifier le détournement de millions de dollars vers des causes politiques non consensuelles. L’exemple est clair : des syndicats ont financé la contestation judiciaire de la Loi 21 alors même qu’une majorité de Québécois, et probablement de leurs propres membres, soutenaient la laïcité. L’argent des cotisants a servi à une cause idéologique, non à défendre leurs conditions de travail.
C’est précisément pour limiter ces excès que le projet de loi en réflexion introduirait la possibilité de rendre certaines cotisations facultatives, notamment pour les actions politiques et les recours judiciaires hors mandat. Loin d’être une atteinte à la démocratie, il s’agit d’un mécanisme de liberté individuelle : permettre à chacun de décider si son argent finance une cause politique ou non.
Le contraste avec les réalités de terrain
Pendant que Magali Picard se présente comme une stratège sociale, les syndicats peinent à remplir leur mission première. Les grèves à répétition, que ce soit à Postes Canada, dans les services municipaux ou encore dans le secteur public, montrent à quel point ils s’enlisent dans une logique d’affrontement perpétuel. À force de multiplier les arrêts de travail, souvent pour défendre des positions difficilement justifiables aux yeux du grand public, ils finissent par pénaliser la population bien davantage qu’ils ne protègent leurs membres. Le citoyen, déjà éprouvé par l’inflation et la baisse de qualité des services, se retrouve encore une fois pris en otage, alors que la légitimité des revendications s’effrite.
Plutôt que de se concentrer sur la recherche de solutions pragmatiques pour améliorer concrètement les conditions de travail, les centrales persistent à consacrer leurs énergies à des croisades politiques et à des bras de fer interminables. Cette attitude alimente un climat d’exaspération, où les services se dégradent et où la confiance populaire s’amenuise, laissant l’image d’un syndicalisme de plus en plus déconnecté de la réalité.
Dérives électorales et militantisme déguisé
La FTQ ne s’est pas contentée de commenter la vie politique : elle a directement enfreint la loi électorale fédérale. Le Commissaire aux élections a confirmé qu’elle avait commis une infraction lors de la campagne de 2021 en ne respectant pas les règles sur les comptes bancaires réservés aux dépenses partisanes. Ce n’était pas une première, la centrale ayant déjà été rappelée à l’ordre en 2019.
Ces dérives montrent que la frontière entre syndicalisme et militantisme partisan est depuis longtemps franchie. Quand une organisation qui reçoit des cotisations obligatoires se permet de financer des campagnes électorales, on n’est plus dans la représentation des travailleurs : on est dans l’ingérence politique.
Et pendant que les travailleurs cotisent de force, leurs dirigeants dépensent sans retenue : voyage luxueux à Dubaï, factures d’alcool démesurées, véhicules de prestige. Ces excès viennent miner encore davantage la légitimité des discours indignés de Magali Picard.
La vraie question : qui les syndicats représentent-ils encore?
Magali Picard et ses alliés veulent faire croire que critiquer l’activisme syndical revient à « museler » les travailleurs. C’est faux. Le cœur du débat est simple : les syndicats représentent-ils leurs membres dans la négociation des conditions de travail, ou se sont-ils transformés en machines militantes alignées sur une idéologie politique?
En invoquant le « revenu social », la FTQ tente de se donner un mandat englobant, sans limite, qui justifie toutes les ingérences dans le débat public. Mais ce mandat, elle ne le tient pas de ses membres. Elle le fabrique, au mépris de la diversité d’opinions parmi les travailleurs.
Le syndicalisme a joué un rôle historique pour améliorer les conditions de travail, instaurer la sécurité sociale et défendre des acquis essentiels. Mais il perd toute crédibilité lorsqu’il s’arroge un rôle politique illimité.
La sortie de Magali Picard illustre cette dérive : brandir le « revenu social » pour justifier que les cotisations servent à des causes idéologiques. Ce n’est pas défendre les travailleurs, c’est détourner leur argent au profit d’une croisade partisane.
Le projet de loi caquiste, s’il voit le jour, ne musèlera pas les syndicats : il rendra aux travailleurs un droit élémentaire, celui de choisir si leur argent finance de la politique. Et peut-être obligera-t-il les centrales à se concentrer enfin sur ce qu’elles devraient toujours avoir pour seule mission : défendre, de manière réaliste et responsable, les conditions de travail de leurs membres.



